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Quatre silences de l’âme

Imprimer Par Paul-André Giguère

Dans une chronique précédente, la matière dont est fabriqué un violon a illustré comment notre expérience de vie est le matériau premier qui donne de la consistance à notre spiritualité. On pourrait comparer aujourd’hui le silence à l’espace vide à l’intérieur d’un violon, d’un violoncelle ou d’une guitare : ce vide est essentiel à la caisse de résonance qui permet au son d’acquérir et d’exprimer toute sa richesse. N’en est-il pas ainsi du silence intérieur que des techniques nombreuses (méditation, respiration, yoga…) permettent d’établir et de maintenir ?

Or, la Bible parle peu du silence. Elle ne s’intéresse jamais à cet environnement extérieur paisible et cette pacification intérieure de l’esprit qui, pourtant, nous apparaissent à nous des conditions indispensables à l’intériorité et à la présence à soi-même et à Dieu. De fait, la liturgie du temple de Jérusalem était une liturgie très bruyante : chants avec accompagnement de trompettes et d’instruments à percussion, cris des animaux qu’on égorge, murmures d’une foule nombreuse…On peut certes supposer que lorsque Jésus se retirait dans un lieu solitaire (Luc 4 42) pour prier au petit matin (Marc 1 35), il était entouré de silence. On peut supposer aussi qu’il nous invite à le rechercher quand nous entrons dans notre chambre et fermons la porte pour prier notre Père qui voit dans le secret (Matthieu 6 6). Mais ce grand maître spirituel n’a jamais parlé du silence comme voie d’intériorité.

Ceci convenu, il sera d’autant plus intéressant de voir si les silences dont parle la Bible ne pourraient pas nous inspirer des réflexions utiles pour notre recherche spirituelle alors que nous risquons de nous en tenir à l’aspect du silence qui vient tout juste d’être évoqué. Survolons donc rapidement quatre visages différents du silence dans la Bible.

Le tout premier silence est celui qui s’impose devant le malheur. Il est important d’exprimer l’indignation et la révolte. Il faut faire entendre la lamentation et la plainte montant de la souffrance. Puis, il reste le silence. Job souffrant est écrasé et exaspéré par les discours de ses compagnons qui cherchent à lui expliquer l’inexplicable : « Qui donc vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne ? » (Job 13 5). De même, ayant tracé un portrait très sombre de l’évolution sociale de son époque, Amos conclura : « L’homme prudent se tait en ce temps-ci, car c’est un temps de malheur » (Amos 5 13).

Le deuxième silence biblique, apparenté au précédent, est celui qu’impose le mystère. Certaines expériences humaines intenses ne nous mettent-elles pas comme en contact avec ce qui nous dépasse ? Alors, non seulement les mots nous manquent, mais les aurions-nous que nous ne serions sans doute pas compris par nos interlocuteurs. Voilà bien ce qui arrive à Daniel après une « vision », alors qu’un mystérieux révélateur lui ordonne : « Garde silence sur la vision… » et Daniel obtempère : « je gardai silence sur la vision et demeurai sans la comprendre » (Daniel 8 27). Les chrétiens penseront spontanément à la Transfiguration de Jésus : « Il leur défendit de raconter à personne ce qu’ils avaient vu… » (Marc 9 9) et « Les disciples gardèrent le silence et ne racontèrent rien à personne, en ces jours-là, de ce qu’ils avaient vu » (Luc 9 36). Il est bon de vivre avec le mystère.

Le troisième silence est celui de la dignité. De la résistance aussi. Hautement recommandé par les adeptes de la non violence, c’est un silence qui suppose une grande force intérieure et une totale maîtrise de soi-même. C’est le silence qu’ont tenu devant leurs bourreaux tant de militants parvenus au bout de leur combat et tant de victimes innocentes de la brutalité humaine, par exemple dans les camps de concentration. C’est le silence de Jésus devant ses juges : « Mais lui se taisait et ne répondait rien – Il ne lui répondit rien » (Marc 14 61; Luc 23 9).

Et puis, il y a dans la Bible le plus redoutable de tous les silences : le silence de Dieu : « Je crie vers toi et tu ne réponds pas; je me présente et tu restes distrait » (Job 30 20). C’est, pour le grand nombre, la grande épreuve de la foi. Le lieu du doute : Y a-t-il quelqu’un ? Le lieu de l’insécurité : Sommes-nous désespérément seuls ?

Il faut beaucoup de temps pour entrevoir que ce silence est notre salut. Il est l’espace dans lequel nous pouvons exister. Dieu ne s’impose pas et son silence ouvre l’espace de la liberté de l’acte de foi. Dieu se laisse éprouver absent et son silence ouvre l’espace de notre désir. Quand on a entrevu cela, on entre soi-même, comme Job, dans ce jeu du silence : « J’ai parlé à la légère : que te répondrai-je ? Je mettrai plutôt ma main sur ma bouche… » (Job 40 4).

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