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Le froid, l’érable et l’épinette

Imprimer Par Paul-André Giguère

Tout le monde a entendu parler de Stradivarius, ce luthier de Crémone dont les violons sont aujourd’hui les plus recherchés du monde pour la richesse de leur sonorité. Des chercheurs américains viennent de proposer une explication originale du « secret » du maître (voir http://www.boisforet-info.com/bfi2/pge_brev_aff.asp?art=2126). L’Europe a connu, entre le milieu du 15e et la fin du 18e siècle, un climat sensiblement plus froid que d’habitude. Les hivers plus rigoureux et plus longs ont ralenti la croissance des arbres. Les anneaux du bois sont plus rapprochés, ce qui le rend non seulement plus résistant, mais aussi plus dense. Or, c’est justement entre 1700 et 1720 que Stradivarius a produit ses instruments.

Ne peut-on pas y voir une parabole de ce qui se passe dans nos vies lorsque nous traversons une succession de difficiles hivers intérieurs ? L’hiver, c’est le climat au désert et on sait combien, dans toutes les grandes traditions, le désert peut être un lieu spirituel. L’épreuve burine. Quand elle se prolonge et qu’on sait y correspondre, elle parvient à dépouiller l’être de tout le superficiel. Tout ce qui n’est pas essentiel est démasqué, se révèle insuffisant et inconsistant. À force d’être confrontée à ce qui est foncier dans son humanité, la personne atteint alors une densité d’être qui est, en même temps, une simplicité de plus en plus pure.

Ne serait-ce pas une clé pour comprendre l’effet d’attraction qu’exercent les personnes que l’on qualifie de « spirituelles » parce que, finalement, la langue n’a pas de mot plus juste pour parler de cette qualité d’être ? Il s’agit moins ici, comprenons-nous bien, de personnes qui s’intéressent au spirituel, écrivent ou dissertent sur le sujet, animent des sessions ou vivent dans des lieux dont le spirituel est la raison d’être, tels les monastères. Non. Il s’agit « des gens sans importance », comme les chante Yves Duteil (http://www.paroles.net/chansons/15374.htm), qui exercent une sorte d’attraction silencieuse auprès de ceux qui les côtoient.

Chez ces personnes que la vie a simplifiées et densifiées, quelque chose respire de la vérité de l’humanité. Quelque chose émane d’elles. Pour emprunter aussi bien au langage à la mode qu’à l’univers du violon, il y a en elles quelque chose qui vibre tellement qu’en résonance, cela se met à vibrer aussi en nous. Ces personnes sont des éveilleuses en ce que la qualité de leur humanité profonde nous met sur le chemin de notre propre vérité : elle nous la révèle, nous en donne le désir et nous stimule à avancer sur les chemins de notre propre purification. Quand on lit les évangiles avec ce regard-là, on voit combien Jésus était une de ces personnes. Admirablement. Ce qui a fait dire à un théologien moderne : « Seul Dieu pouvait être aussi humain ».

Si on se laisse impressionner en entendant une pièce jouée sur un violon sorti des mains de Stradivarius, c’est sans doute à cause de la richesse de la partition d’un Corelli ou d’un Brahms. C’est sûrement aussi dû au sens musical de l’interprète, à sa sensibilité et sa maîtrise de la technique. Mais c’est beaucoup, semble-t-il, grâce à la qualité de la caisse de résonance qu’est l’instrument lui-même. Et cette qualité pourrait dépendre de la rigueur des conditions dans lesquelles le matériau s’est développé. Voilà ce que l’hypothèse que nous avons mentionnée permet d’apprécier.

Pourtant, les arbres d’où Stradivarius a tiré le bois de ses violons n’étaient pas élevés dans des parcs exceptionnels. Pourquoi telle épinette ou tel érable plutôt que tel autre ? L’arbre voisin aurait fait tout autant l’affaire. De même, il ne faut pas s’imaginer que les grands spirituels étaient prédestinés à être des êtres exceptionnels ou que leur qualité d’être s’explique par les lieux ou les influences au sein desquels ils ont grandi. Cette illusion provient souvent d’hagiographies écrites par des admirateurs qui ont idéalisé leur sujet. Les grands spirituels ont été des hommes et des femmes comme tout le monde qui ont su ne pas se protéger du caractère rigoureux de l’existence. Ils et elles n’ont pas fui la face tragique de la condition humaine, ont, généralement sans les choisir, accueilli les contrariétés et les épreuves de leur vie, et se sont laissés lentement densifier par elles.

« Nous savons, écrivait Paul au 1er siècle, que la souffrance produit la patience, la patience produit la résistance à l’épreuve, et la résistance l’espérance » (Lettre aux Romains, 5 3-4).

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