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Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

19e Dimanche du temps ordinaire. Année B.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

Exode raté

Les juifs cependant murmuraient à son sujet parce qu’il avait dit : Je suis le pain descendu du ciel. « N’est-il pas, disaient-ils, ce Jésus, fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? Comment peut-il dire à présent : Je suis descendu du ciel ? » Jésus reprit : « Ne murmurez pas entre vous. Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous enseignés par Dieu. Quiconque entend l’enseignement du Père et s’en instruit vient à moi. Non que personne ait vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu, celui-là a vu le Père. En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle. Je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne au désert et sont morts ; ce pain est celui qui descend du ciel pour qu’on le mange et ne meure pas. Je suis le pain vivant descendu du ciel. Qui mangera de ce pain vivra à jamais. Et le pain que moi, je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. » Les Juifs alors de discuter entre eux et de dire : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? »

Commentaire :

Deux murmures, deux objections encadrent ce « Discours sur le pain de vie ». A proprement parler, il s’agit plutôt d’un dialogue avec questions et réponses. Jusque ici, les foules interrogeaient clairement et directement Jésus ; ici, ce sont des Juifs qui murmurent. Serait-il maintenant question de barrage entre Jésus les foules ? Jusqu’ici les interlocuteurs demeuraient en dessous du seuil de la foi, victimes d’incrédulité. Maintenant, ce sont les foules, jusque là avides de savoir, qui se comportent comme les Juifs incrédules. Elles ne comprennent pas que le terme « pain » est synonyme de Parole identifiée à Jésus dont l’écoute devient invitation au repas, assimilation, nourriture, vie et résurrection. Il semblerait que par la suite l’expression « Pain de vie » signifie davantage que « Parole à croire » ; son véritable sens devrait être « Pain de vie fait chair ». Le chapitre 6e de Jean devrait être lu comme « Discours sur le pain de Vie, Verbe fait chair » et non « Discours sur l’Eucharistie »

Objections et révélations forment la texture de la péricope : comment le fils de Joseph peut-il dire : je suis descendu du ciel, suivi de la révélation des cœurs ; puis comment peut-il donner sa chair à manger, suivi de la révélation de la vraie manne. On conteste à la fois l’origine divine de Jésus d’une part et d’autre part sa destinée humaine. La pensée profonde de l’évangéliste est que l’homme ne peut venir à la vérité qu’après avoir laissé la lumière chasser les ténèbres de son cœur ; qui refuse cette révélation n’aura jamais accès à la seconde. Deux thèmes font la trame de ce passage : les murmures et la masse. Il y aurait sans doute lieu de relire ici le chapitre 16e de l’Exode pour mieux saisir le sens de la composition de Jean ; réflexion des exilés sur le sens des murmures et la manne : échec de Moïse face à un peuple et nostalgie de ce dernier se rappelant les nourritures d’hier ; échec de Dieu qui déçoit ceux qui ont mis en lui leur espoir de liberté. Les juifs du temps de Jésus n’avaient même pas la curiosité de savoir quelle était et d’où venait cette mystérieuse nourriture annoncée, la nouvelle manne : mot hébreu dont le sens en français serait : « Qu’est-ce que cela ?»

Malgré la beauté de cette Révélation, tout n’est encore qu’à l’état de promesse : « Le pain que je vous donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde ». Cette identification du pain à « la chair donnée pour la vie du monde » donne toute la mesure du désir de ce jour. La première manne qui sollicitait déjà la foi, renvoyait au donateur et constituait comme une étape sur la route de liberté, l’Exode. La multiplication des pains, interpelle de façon identique, mais les foules ne saisissent pas le message : « Vous me cherchez non parce que vous avez vu de signes, mais parce que vous avez mangé du pain tout votre soûl. » Foules incrédules, gavées de pains, elles deviennent par leur incrédulité ceux dont il était question préalablement, les Juifs : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ». Incapables de faire le lien entre la manne et le pain multiplié, les uns comme les autres sont incapables de s’interroger sur les origines divines de Jésus. Il ne s’agissait plus pour eux de savoir « Qu’est-ce ? » en parlant de la manne, mais « Qui est il ? », en entendant la révélation chair-vie.

Le chemin de la manne est ouvert à tous les hommes, mais n’y entrent que ceux qui ont accepté l’Autre, le don, l’identité de Jésus, « Parole fait chair ». Ils marcheront vers la Terre Promise, la vie sans fin. Hélas ! ce jour de la multiplication des pains fut un jour d’Exode raté.

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