École de la prière,

Responsable de la chronique : Christine Husson, l.o.p.
École de la prière

Quand un père parle au Père

Imprimer Par Maurice Brousseau

Comment la prière chrétienne, lorsqu’elle s’adresse au Père, devient-elle la prière d’un père ? Comment la vie spirituelle et familiale se colorent-t-elles de cette double condition : enfant du Père et père de ses enfants ? L’auteur y réfléchit à partir de sa pratique de la liturgie des Heures et de sa condition de père de famille.

En célébrant la liturgie des Heures, je me laisse parfois entraîner dans un univers de sens où les mots prennent une couleur et un sens bien particuliers. Suis-je à faire un détournement de sens ? Je redécouvre ces mots, ces paroles comme si je les lisais pour la première fois. Car c’est avec toute ma personne que j’entre en prière. Une prière qui résonne en moi au rythme de ma vie, de mon expérience, de mon état d’époux et de père. Bien souvent, parce que je suis père et que mes enfants sont ma première préoccupation, je trouve dans la liturgie des Heures les mots qui disent ma joie ou qui expriment ma détresse et parfois ma révolte de père. C’est alors la prière d’un père qui s’adresse au Père.

La liturgie des Heures me rappelle constamment le chemin de croissance dans lequel j’ai été et suis encore entraîné, bien malgré moi, en devenant père. Bien malgré moi… Oui c’est bien ce que j’ai écrit. Et pourtant, mes enfants, je les ai voulus, désirés ; je les ai rêvés bien avant leur naissance. Mais il faut aussi apprendre à les aimer, au delà du rêve, dans l’aujourd’hui réalisé. Là où il y a des joies, bien sûr, mais aussi des attentes déçues, des errements et des souffrances. Il faut apprendre à les aimer au-delà et dans cet aujourd’hui, dans leur liberté naissante parfois hésitante, dans leurs propres expériences qui parfois m’angoissent. Apprendre l’espérance, voilà ce que je veux dire ou, mieux encore : porter avec eux des rêves et des attentes qui ne sont plus les miens, qui n’appartiennent qu’à eux ; espérer le geste créateur. À travers cet hier, cet aujourd’hui et ce demain il me faut aussi apprendre à n’être qu’amour, et c’est le plus difficile.

Je vous ai rêvés

Souvent, en lisant le Cantique des trois enfants (Office du matin, Dimanche I et III), je me dis que c’est simplement par amour de la vie que mon rêve de devenir père a pris naissance, par désir de permettre à d’autres d’être acteurs de la vie. Déjà je les voyais « beaux comme aucun des enfants de l’homme et bénis de Dieu pour toujours » (Psaume 44, 3). Déjà se réalisait la promesse : « Des fils, voilà ce que donne le Seigneur, des enfants la récompense qu’il accorde. » (126, 3)

Je me sentais fort et puissant devant cet appel de la vie et en même temps fragile et démuni. Car la vie, qui est à donner, déjà m’échappe et me commande. L’enfant qui n’est pas encore né m’impose son rythme et exige de moi le don total. Et déjà s’installe en moi l’angoisse, la peur de ne pas être à la hauteur de la tâche. Je m’affole : « À pleine voix, je crie vers le Seigneur !… devant lui, je dis ma détresse. » (Psaume 141, 2-3) Puis je me rassure : « Il a consolidé les barres de tes portes, dans tes murs il a béni tes enfants. » (46, 13) Je ne suis pas le Seigneur de la vie, je ne suis qu’un père qui déjà pèse ses limites. Je croyais comprendre la vie, croyant qu’elle viendrait de moi, et pourtant je vois bien qu’elle m’échappe dans son mystère. Je ne suis pas le père tout-puissant, je ne suis que le père qui prie pour ses enfants à naître : « Le Seigneur te gardera de tout mal, il gardera ta vie. Le Seigneur te gardera, au départ et au retour, maintenant, à jamais. » (120, 7-8)

L’aujourd’hui réalisé

Puis les enfants sont venus et le Cantique de Marie résonne : « Mon âme exalte le Seigneur ». Oui, oui, même un père peut être touché par ce magnifique consentement à la vie ! Il peut faire sienne cette louange. Le rêve a pris forme.

Les jours s’accélèrent, les heures passent plus vite à mesure que les enfants grandissent. Ils exigent de moi plus que je ne pensais pouvoir donner. Parfois, « le souffle me manque » (Psaume 141, 4) mais toujours et inlassablement je m’émerveille devant la force de la vie. À travers eux « notre soeur la terre, notre frère le soleil, la lune et les étoiles » et « notre soeur la pluie » n’ont plus le même goût (hymne de la mémoire de saint François d’Assise, 4 octobre). Avec eux je redécouvre les merveilles du monde créé.

J’apprenais mon rôle de père, mais nous ne sommes pas au théâtre : la pièce n’est pas écrite, les rôles ne sont pas distribués, les décors sont à construire et il n’y a pas de répétition. Les enfants sont là, réclamant l’amour, mais il n’y a pas de mode d’emploi ! Si, peut-être… Il y a cette force irrésistible d’amour qu’on pourrait appeler l’instinct paternel. Une force mystérieuse qui vient du plus profond de mon être et qui en même temps ne m’appartient pas: « Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain. » (Psaume 126, 1)

Pendant une longue période, j’ai cru avoir appris mon rôle de père, jusqu’à ce que vienne l’adolescence. Période terrible pour un père… Parfois mes enfants m’ont blessé ; je me suis senti rejeté, mis à l’écart, crucifié : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Psaume 21, 1) Pendant cette période, j’avoue m’être souvent disputé avec Dieu, l’avoir accusé de rester « sourd à mes pleurs » (38, 13). Je l’ai appelé sans avoir de réponse: « Mes yeux se sont usés d’attendre mon Dieu. » (68, 4) C’est pourtant dans le silence et l’abandon du soir que, fatigué des combats du jour, je le retrouvais: « Père, entre tes mains, je remets mon esprit. » (répons bref de Complies et Psaume 30, 6) Paroles de confiance qui disent la finalité de toute chose, me réconcilient avec mes propres limites, me portent plus loin. Prière qui permet le repos et conduisent vers d’autres dépassements, d’autres espérances.

Espérer le geste créateur

Jamais, avant d’avoir des enfants, je n’avais senti aussi fort l’inconditionnalité de l’amour. Quoi qu’ils fassent, disent ou pensent, je reste toujours à les aimer. Même si c’est dans le silence où parfois ils s’enferment, dans l’absence où ils se réfugient, dans l’indépendance hargneuse qu’ils affichent. Ils sont au monde et ils vont dans le monde. Ne dit-on pas « mettre au monde » ?

Déjà il faut que j’apprenne à me séparer d’eux, à leur laisser vivre leur vie ; que je leur permette de se séparer de moi. Et leur vie est parfois loin de ce que j’avais rêvé pour eux, loin des attentes que j’avais. Mais qu’ont-ils à faire de mes rêves? C’est leur vie qu’ils ont à construire, leurs choix qu’ils ont à défendre. C’est alors que ma prière prend la forme de l’espérance. Détournant, au profit de mes enfants, la si belle bénédiction du Psaume 66 (v. 2), je prie: « Que Dieu vous prenne en grâce et vous bénisse, que son visage s’illumine pour vous ».

Je ne suis pas seul à espérer, Dieu aussi espère. Lui qui s’est donné au monde nous a essentiellement donné une mission d’amour : amour pour Dieu et amour l’un de l’autre, intimement liés. Mon père avant moi a reçu cette mission, j’ai reçu cette même mission et mes enfants aussi ont à réaliser l’amour, à le recréer chaque jour.

Je ne suis qu’amour

Il y a une chose que j’ai apprise pendant mon parcours de père : je ne suis pas parfait. Ce qui me dérange un peu c’est que maintenant mes enfants le savent… mais la mission n’est pas terminée. Commencée depuis des générations, ils auront à la poursuivre : « Évite le mal, fais ce qui est bien, poursuis la paix, recherche-la. » (Psaume 33, 15) J’ajouterais : recherche l’amour, même s’il est imparfait, même s’il te dépasse parfois.

Oui, l’amour me dépasse. Celui que je donne à mes enfants est bien imparfait, je porte mes propres pauvretés. La prière du pénitent, qu’on retrouve si souvent dans les psaumes, me touche alors. Prière qui implore le pardon, qui crie sa pauvreté et qui dit en même temps la difficulté de pardonner. Se pardonner à soi-même d’abord de n’être pas le père parfait. Pardonner à ses enfants aussi, car la vie de famille n’est pas parfaite. Élever des enfants implique donc aussi d’apprendre à pardonner. C’est tenter d’approcher le côté radical et inconditionnel du pardon. Parfois jusqu’à faire l’expérience de ce qui semble impossible.

Au-delà de cet impossible à réaliser il y a cette irrésistible force d’amour. Il y a le père fidèle qui tente de se rapprocher du Dieu fidèle célébré dans les psaumes. Bien sûr, le Dieu des psaumes est parfois aussi celui qui porte l’épée, le Dieu vengeur. Mais je dois bien l’avouer, il m’arrive de me reconnaître derrière ce visage. Quel père ne prendrait pas l’épée pour défendre ses enfants? Quel père ne réclamerait pas vengeance quand ils souffrent ?

Au début de mon parcours de père, au moment même où j’ai commencé à rêver mes enfants, étais-je bien conscient que cette aventure d’amour où je m’engageais n’aurait pas de fin ? L’amour commande toujours l’amour. Il porte plus loin, il espère toujours plus. Aimer mes enfants pour les joies qu’ils m’apportent est facile. Mais les aimer malgré tout, voilà qui n’est pas toujours évident. N’être qu’amour, voilà le plus difficile.

Je suis pourtant bien conscient que j’ai encore et toujours à apprendre l’amour. J’ai tout à apprendre de l’amour. À la fin ultime du parcours, quand je serai sur le point de m’éteindre pourrai-je dire sereinement comme Syméon (Complies) : « Maintenant, ô maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples » (Complies). Mes yeux ont vu les enfants que tu m’as confiés, ils ont vu le Royaume s’approcher encore un peu.

En célébrant la liturgie des Heures, je me laisse parfois entraîner dans un univers de sens où les mots prennent une couleur et un sens bien particuliers. J’ai tenté, à travers cet article, de vous faire un peu entrer dans les pensées d’un père qui célèbre la liturgie des Heures, d’un père qui tente de s’approcher du Père pour mieux apprivoiser sa paternité. Les paroles que je retrouve tous les jours inscrites dans la liturgie des Heures sont celles que Dieu lui-même dit à ses enfants. Ce sont celles-là même qu’il me dit et qu’il m’invite à dire aussi à mes proches : « Je t’ai aimé, je t’aime, je t’aimerai, je ne suis qu’amour ».

Cette réalité du Père, dite par un père peut mener au Père ; au Christ, qui révèle et rend concret l’amour du Père ; à l’Esprit Saint qui, comme l’enfant, fait voyager l’amour.

Je suis l’enfant et je suis le père. Je suis le père qui s’adresse au Père.

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