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L’expérience de Dieu. Formes de l’amour implicite de Dieu (1ère partie)

Imprimer Par Simone Weil

Née à Paris dans une famille juive, Simone Weil entendait se placer du côté des faibles et des opprimés, contre toute forme de violence. Disciple d’Alain, élève de l’École Normale Supérieure, agrégée de philosophie (1931), ouvrière chez Renault (1934-1935), engagée dans les Brigades internationales (1936), ouvrière agricole (194)1, elle quitta la France (1942) pour New York puis Londres où elle travailla pour la «France Libre ». Atteinte de tuberculose, elle refusa de se nourrir, désirant partager la souffrance des Français demeurés au pays, et mourut le 24 août 1943 au Grosvenor Sanatorium.

Le commandement : «aime Dieu» implique par sa forme impérative qu’il s’agit, non pas seulement du consentement que l’âme peut accorder ou refuser quand Dieu vient en personne prendre la main de sa future épouse, mais aussi d’un amour antérieur à cette visite. Car il s’agit d’une obligation permanente.

L’amour antérieur ne peut avoir Dieu pour objet, puisque Dieu n’est pas présent et ne l’a encore jamais été. Il a donc un autre objet. Pourtant il est destiné à devenir amour de Dieu. On peut le nommer amour indirect ou implicite de Dieu.

Cela est vrai même quand l’objet de cet amour porte le nom de Dieu. Car on peut dire alors, ou que ce nom est appliqué d’une manière impropre, ou que l’usage n’en est légitime qu’à cause du développement qui doit se produire. L’amour implicite de Dieu ne peut avoir que trois objets immédiats, les trois seuls objets d’ici-bas où Dieu soit réellement, quoique secrètement présent. Ces objets sont les cérémonies religieuses, la beauté du monde, et le prochain. Cela fait trois amours. À ces trois amours il faut peut-être ajouter l’amitié; en toute rigueur, elle est distincte de la charité du prochain.

Ces amours indirects ont une vertu exactement, rigoureusement équivalente. Selon les circonstances, le tempérament et la vocation, l’un ou l’autre entre le premier dans une âme; l’un ou l’autre domine au cours de la période de préparation. Ce n’est peut-être pas nécessairement le même tout au long de cette période.

Il est probable que dans la plupart des cas la période de préparation ne touche à sa fin, l’âme n’est prête à recevoir la visite personnelle de son Maître que si elle porte en elle à un degré élevé tous ces amours indirects. L’ensemble de ces amours constitue l’amour de Dieu sous la forme qui convient à la période préparatoire, sous forme enveloppée.

Ils ne disparaissent pas quand surgit dans l’âme l’amour de Dieu proprement dit; ils deviennent infiniment plus forts, et tout cela ne fait ensemble qu’un seul amour.

Mais la forme enveloppée de l’amour précède nécessairement, et souvent pendant très longtemps elle règne seule dans l’âme ; chez beaucoup peut-être jusqu’à la mort. Cet amour enveloppé peut atteindre des degrés très élevés de pureté et de force. Chacune des formes dont cet amour est susceptible au moment où elle touche l’âme a la vertu d’un sacrement.

L’amour du prochain

Le Christ a indiqué cela assez clairement pour l’amour du prochain. Il a dit qu’il remercierait un jour ses bienfaiteurs en leur disant: «J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger. » Qui peut être le bienfaiteur du Christ, si ce n’est le Christ lui-même ? Comment un homme peut-il donner à manger au Christ, s’il n’est pas au moins pour un moment élevé à cet état dont parle saint Paul, où il ne vit plus lui-même en lui-même, où le Christ seul vit en lui ?

Dans le texte de l’Évangile, il est question seulement de la présence du Christ dans le malheureux. Pourtant il semble que la dignité spirituelle de celui qui reçoit ne soit pas du tout en cause. Il faut alors admettre que c’est le bienfaiteur lui-même, comme porteur du Christ, qui fait entrer le Christ dans le malheureux affamé avec le pain qu’il lui donne. L’autre peut consentir ou non à cette présence, exactement comme celui qui communie. Si le don est bien donné et bien reçu, le passage d’un morceau de pain d’un homme à un autre est quelque chose comme une vraie communion.

Les bienfaiteurs du Christ ne sont pas nommés par lui aimants ni charitables. Ils sont nommés les justes. L’Évangile ne fait aucune distinction entre l’amour du prochain et la justice. ( …) Nous avons inventé la distinction entre la justice et la charité. Il est facile de comprendre pourquoi. Notre notion de la justice dispense celui qui possède de donner. S’il donne quand même, il croit pouvoir être content de lui-même. Il pense avoir fait une bonne œuvre. Quant à celui qui reçoit, selon la manière dont il comprend cette notion, ou elle le dispense de toute gratitude, ou elle le contraint à remercier bassement.

Seule l’identification absolue de la justice et de l’amour rend possibles à la fois d’une part la compassion et la gratitude, d’autre part le respect de la dignité du malheur chez le malheureux par lui-même et par les autres.

Il faut penser qu’aucune bonté, sous peine de constituer une faute sous une fausse apparence de bonté, ne peut aller plus loin que la justice. Mais il faut remercier le juste d’être juste, parce que la justice est une chose tellement belle, comme nous remercions Dieu à cause de sa grande gloire. Toute autre gratitude est servile et même animale.

La seule différence entre celui qui assiste à un acte de justice et celui qui en reçoit matériellement l’avantage est que dans cette circonstance la beauté de la justice est pour le premier seulement un spectacle, et pour le second l’objet d’un contact et même comme une nourriture. Ainsi le sentiment qui chez le premier est simple admiration doit être chez le second porté à un degré bien plus élevé par le feu de la gratitude.

Être sans gratitude quand on a été traité avec justice dans des circonstances où l’injustice était facilement possible, c’est se priver de la vertu surnaturelle, sacramentelle, enfermée dans tout acte pur de justice. (…)

Celui qui traite en égaux ceux que le rapport des forces met loin au-dessous de lui leur fait véritablement don de la qualité d’êtres humains dont le sort les privait. Autant qu’il est possible à une créature, il reproduit à leur égard la générosité originelle du Créateur. Cette vertu est la vertu chrétienne par excellence. (…)

La reconnaissance chez le malheureux, quand elle est pure, n’est qu’une participation à cette même vertu, car seul peut la reconnaître celui qui en est capable. Les autres en éprouvent les effets sans la reconnaître. (…)

Le spectacle de ce monde est encore une preuve plus sûre. Le bien pur ne s’y trouve nulle part. Ou bien Dieu n’est pas tout-puissant, ou bien il n’est pas absolument bon, ou bien il ne commande pas partout où il en a le pouvoir. Ainsi l’existence du mal ici-bas, loin d’être une preuve contre la réalité de Dieu, est ce qui nous la révèle dans sa vérité.

La création est de la part de Dieu un acte non pas d’expansion de soi, mais de retrait, de renoncement. Dieu et toutes les créatures, cela est moins que Dieu seul. Dieu a accepté cette diminution. Il a vidé de soi une partie de l’être. Il s’est vidé déjà dans cet acte de sa divinité; c’est pourquoi saint Jean dit que l’Agneau a été égorgé dès la constitution du monde. Dieu a permis d’exister à des choses autres que lui et valant infiniment moins que lui. Il s’est par l’acte créateur nié lui-même, comme le Christ nous a prescrit de nous nier nous-mêmes. Dieu s’est nié en notre faveur pour nous donner la possibilité de nous nier pour lui. Cette réponse, cet écho, qu’il dépend de nous de refuser, est la seule justification possible à la folie d’amour de l’acte créateur. Les religions qui ont conçu ce renoncement, cette distance volontaire, cet effacement volontaire de Dieu, son absence apparente et sa présence secrète ici-bas, ces religions sont la religion vraie, la traduction en langages différents de la grande Révélation. Les religions qui représentent la divinité comme commandant partout où elle en a le pouvoir sont fausses. Même si elles sont monothéistes, elles sont idolâtres.

Celui qui, étant réduit par le malheur à l’état de chose inerte et passive, revient au moins pour un temps a l’état humain par la générosité d’autrui, celui-là, s’il sait accueillir et sentir l’essence véritable de cette générosité, reçoit à cet instant une âme issue exclusivement de la charité. Il est engendré d’en haut à partir de l’eau et de l’esprit. (Le mot de l’Évangile, anôthen, signifie d’en haut plus souvent que de nouveau.) Traiter le prochain malheureux avec amour, c’est quelque chose comme le baptiser.

Celui de qui provient l’acte de générosité ne peut agir comme il fait que s’il est transporté dans l’autre par la pensée. Lui aussi, à ce moment, est composé seulement d’eau et d’esprit.

La générosité et la compassion sont inséparables et ont l’une et l’autre leur modèle en Dieu, à savoir la création et la Passion.

Le Christ nous a enseigné que l’amour surnaturel du prochain, c’est l’échange de compassion et de gratitude qui se produit comme un éclair entre deux êtres dont l’un est pourvu et l’autre privé de la personne humaine. L’un des deux est seulement un peu de chair nue, inerte et sanglante au bord d’un fossé, sans nom, dont personne ne sait rien. (…) Un seul s’arrête et y fait attention. Les actes qui suivent ne sont que l’effet automatique de ce moment d’attention. Cette attention est créatrice. Mais au moment où elle s’opère elle est renoncement. Du moins si elle est pure. L’homme accepte une diminution en se concentrant sur une dépense d’énergie qui n’étendra pas son pouvoir, qui fera seulement exister un être autre que lui, indépendant de lui. Bien plus, vouloir l’existence de l’autre, c’est se transporter en lui, par sympathie, et par suite avoir part à l’état de matière inerte où il se trouve.

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