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Les mandariniers de la rivière Huai. Le réveil religieux de la Chine

Imprimer Par Benoît Vermander, s.j.

Benoît Vermander, jésuite, est directeur de l’Institut Ricci de Taipei. Il a publié chez Desclée de Brouwer « Le Christ chinois » et il est membre de l’équipe de direction du « Grand dictionnaire Ricci de la langue chinoise ». Il pratique également la peinture et la calligraphie chinoises contemporaines. Ses peintures et écrits sont largement diffusés à Taiwan et en Chine.

Je ne commencerai pas en évoquant le réveil religieux de la Chine mais bien plutôt mon propre « réveil » à ce réveil…

P.18-19 : « Être avec »

Mon entrée dans la Compagnie de Jésus avait été motivée par un désir d’être « avec tous », prix dans les rêves et les difficultés d’un monde toujours en genèse. Dès l’entrée dans la vie religieuse, et aujourd’hui encore, ce mot de genèse a eu une résonance spéciale pour moi. Il me murmure que ce monde à chaque instant se fait, se défait, se refait, et qu’il est des lieux où se manifeste de façon plus particulière le jeu de création en sa perpétuelle ébullition. L’envoi en Chine a été motivé par l’intuition que je trouverais là l’un de ces lieux de création, d’ébullition où le Dieu libre et créateur se donne à connaître.

Dans cet envoi se manifestait pour moi un enjeu théologique : comprendre comment l’Évangile est « événement » dans chaque culture, bien au-delà des formes qu’il prend dans ma culture propre. Désir originel dont il m’arrive souvent de trahir la dynamique, tant sont puissantes les forces contraires de l’habitude et de la lassitude, mais la curiosité et la passion se réveillent sans cesse au sein d’un monde chinois en perpétuelle transformation. Oui, Dieu se révèle bien à moi de façon nouvelle du simple fait de vivre en Chine, et il se révèle dès l’abord comme le Dieu de la vie, du foisonnement, du recommencement perpétuel au milieu même des échecs, des drames et des contradictions.

Vivant à Taipei, j’aime Taiwan, j’aime ce peuple, je partage son désir de vivre son destin propre. Mais je suis en contact continuel avec des amis de Chine continentale et m’y rends souvent. J’y organise des colloques et des publications avec des intellectuels chinois sur des sujets d’intérêt commun, par exemple « harmonie et conflit » ou « environnement et religion ». En dépit des sévères restrictions politiques, il est possible d’entrer en dialogue, de recevoir et de donner, de participer au mouvement des idées dans la Chine d’aujourd’hui.

Par ailleurs, je nourris une passion pour la peinture chinoise contemporaine, j’aime peindre, et j’ai de grands amis artistes avec lesquels il se produit un dialogue incessant, un échange spirituel, car l’art – et plus particulièrement l’art chinois – ouvre sur une façon de vivre l’expérience intérieure. En troisième lieu, je suis en contact étroit avec une minorité ethnique dans un territoire contigu au Tibet, les Yis de la province du Sichuan. J’ai commencé par y mener des études d’anthropologie religieuse, par étudier leurs rituels, et je travaille avec certains d’entre eux à l’animation d’une école pilote. Ce travail avec une population montagnarde démunie m’aide à comprendre de l’intérieur que la Chine est aussi composée de populations culturellement et économiquement marginales – m’aide à sentir à quel point la Chine est plurielle.

A Taiwan, mon principal travail est d’animer l’Institut Ricci. C’est une tâche à part entière, car la publication de livres et articles en chinois permet de donner plus de poids à une pensée chrétienne contemporaine inventive, et elle permet aussi de rencontrer en permanence bouddhistes, taoïstes – ou curieux. En montant aussi comment la culture chinoise se renouvelle, ce que la pensée chrétienne peut apporter à l’ouverture d’un dialogue entre la Chine et Taiwan, en évaluant aussi les richesses et les questionnements d’autres traditions religieuses, nous participons au travail sur elles-mêmes que conduisent les Églises de Taiwan et du continent.
P.30 : « L’entrée dans la patience »

La première année dans un pays, celle de l’immersion linguistique, est rarement facile, et elle n’alla pas pour moi sans frustrations ni récriminations. La fin de cette première année, je fis ma retraite annuelle. Un petit élément, un simple mot allait cristalliser pour moi mes souvenirs des premiers mois. Dans le cours des Exercices spirituels, saint Ignace entend nous amener à sortir finalement de la considération de ce que à quoi notre péché nous réduit avec « un cri d’étonnement suscité par un grand sentiment, passant en revue toutes les créatures, m’étonnant de ce qu’elles m’ont laissé vivre et m’ont conservé en vie. Que les cieux, le soleil, la lune, les étoiles, les éléments, les fruits, les oiseaux, les poissons, les animaux m’aient conservé jusqu’ici. ».

Point n’est besoin de souligner que ce cri ne va pas toujours de soi, et que même on peut se trouver plus éveillé à l’injustice dont on s’estime l’objet qu’à celle dont on est soi-même la cause…Pourtant, un petit mot allait d’un coup renverser la perspective : les fruits…. Il se trouvait qu’en cette fin étouffante du mois d’août j’avais encore dans la bouche le goût de ces merveilleux ananas dont je m’étais gorgé toutes les semaines précédentes, et le souvenir de ces ananas rappelait à son tour celui de ces bizarres et énormes fruits tropicaux, qu’on trouve dans la pointe sud de l’île et dont je n’arrive jamais à retenir le nom, fruits que des amis avaient pris plaisir à m’offrir à Kaohsiung, celui encore des « yeux de dragon », à la chair blanche très sucrée, celui des pastèques, des papayes et des mangues, si répandues et aux variétés contrastées. Les fruits, d’un coup, me rappelaient tous les gestes d’attention et d’accueil dont j’avais été entouré, ils me rappelaient par là même que j’étais ici l’hôte d’une terre, que de cette terre je recevais gratuitement, et que le pire péché de l’hôte, c’est l’ingratitude. Je garde depuis comme une sorte de révérence particulière pour « le fruit », sans doute parce que de tous les aliments, c’est celui qui nous est donné le plus directement, c’est le plus immédiat des cadeaux.
P.47 : « Faiblesse et gratuité »

Qu’est-ce après tout qu’un « succès missionnaire » ? Notre temps n’est pas le temps de Dieu, nos manières de compter ne rencontrent pas les desseins de Dieu. La faiblesse d’une Église est un signe qui appelle à plus d’exigence et de vérité, une vérité qui se dit dans la faiblesse et la douceur, une vérité qui se dit dans le silencieux langage de la croix. Dans l’Extrême-Orient où l’Église reste encore une présence marginale, les voix d’artistes comme Georges Rouault et Shusako Endo sont là d’abord pour témoigner de l’absolue gratuité, l’absolue liberté de Dieu, et pour nous inviter à témoigner de l’Évangile dans un esprit qui participe d’abord de cette gratuité et cette liberté-là. Peut-être est-ce l’ultime expérience que permet de vivre un pèlerinage.

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