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Responsable de la chronique : Simon Lessard, o.p.
Méditation chrétienne

Et dans la bible ? L’étranger : toi et moi

Imprimer Par Jean Grou

Peuple aux origines nomades, marqué par des déplacements volontaires ou imposés, le peuple de Dieu dans la Bible connaît un véritable bouillonnement culturel. Ses multiples rencontres avec des gens d’un peu partout amènent les Israélites à vivre avec les étrangers des relations complexes et parfois teintées d’ambiguïtés. Une expérience et une attitude dans lesquelles nous pouvons nous reconnaître…

« Notre voyage ? Ah ! c’était formidable ! Mais c’est toute une histoire ! Nous sommes partis de chez nous, Ur en Chaldée, pour un séjour en Canaan. De là, nous sommes allés pour quelques temps en Égypte. Mais les conditions de logement y étaient épouvantables ! Alors nous sommes retournés en Canaan où on nous avait, somme toute, plutôt bien reçus. Mais bientôt, nous avons été envahis par des touristes venus d’Assyrie et nous avons dû rentrer dans notre coin de pays. Mais nous n’avons pas pu retourner à Ur. Nous avons été forcés de demeurer à Babylone. Comme nous ne nous y sentions pas vraiment chez nous, nous sommes rentrés en Canaan, devenu la Judée. C’est là où, finalement, nous pensons qu’il y a le plus d’avenir pour nous et nos enfants. Encore que, parfois, nous nous surprenons à rêver d’un ailleurs meilleur… »

UN LONG VOYAGE…

Vous aurez reconnu, racontée à la moderne, la longue histoire des déplacements de l’Israël biblique. Le départ des ancêtres hébreux vers un pays où coulent le lait et le miel aboutit à l’envoi de l’Église, nouvel Israël, aux quatre coins du monde. Oui, le peuple de Dieu, de par ses origines nomades peut-être, a les fourmis dans les jambes ! Que ce soit l’appel d’une patrie bien à lui ou l’attaque des armées ennemis, les occasions de changer d’horizon ne manquent pas.

Ayant connu le voyage, les déplacements, les séjours à l’étranger, Israël développe une sensibilité particulière à l’endroit des personnes d’autres origines. De plus, le coin de terre où il s’installe représente un véritable corridor entre des régions où résident de grandes puissances. Au nord se succèdent les Assyriens, Chaldéens et Babyloniens ; au sud, les Égyptiens dominent. Coincé entre les deux, les Israélites voient donc circuler des gens venus d’ailleurs. Il leur faut composer avec une importante immigration, ce qui soulève des préoccupations dont la Bible témoigne. Cette expérience peut éclairer notre propre situation de pays d’accueil ou d’immigrant.

VIVRE AVEC L’AUTRE

Selon les circonstances, la Bible met en scène différents types de rapports avec l’étranger ou l’étrangère.

La méfiance

Bien souvent, la Bible présente les gens des autres nations sous un jour plutôt négatif : ennemis, infidèles, incirconcis… Le chapitre 5 du livre des Proverbes reflète cette mentalité. On y lit les propos d’un père conseillant à son fils de se garder de toute union avec des étrangères: « Ne prête pas attention à la femme perverse, car les lèvres de l’étrangère distillent le miel […] mais à la fin elle est amère comme l’absinthe » (v. 2-4) Ces sentiments ne relèvent pas tant du racisme ou de la xénophobie mais plutôt de l’instinct de survie. Israël, « le moins nombreux d’entre tous les peuples » (Deutéronome 7, 7), voit deux menaces peser sur lui: l’invasion de nations étrangères et l’assimilation.

Israël perçoit ces menaces plus intensément durant les époques où il vit d’importants bouleversements, comme l’exil à Babylone et le retour en Terre Sainte. Les chapitres 9 et 10 du livre d’Esdras soulèvent la question des couples mariés dont un conjoint est israélite et l’autre babylonien. Le souci n’est pas tant d’assurer la pureté de la race que celle de la foi. Un mariage mixte risque de susciter la tentation du conjoint israélite à se tourner vers la divinité étrangère, oubliant le Dieu de ses ancêtres (voir aussi Deutéronome 7, 1-6).

Le devoir d’hospitalité

L’étranger, c’est aussi la personne de passage, celle qui, pour un temps, partage les mêmes cieux que soi. Pour Israël, cette personne représente avant tout une occasion de faire preuve d’hospitalité, devoir sacré dans la culture sémitique. Le récit de Genèse 18, 1-8, dans lequel Abraham accueille Dieu sous les traits de trois personnages, illustre à quoi peut mener l’exercice de ce devoir.

L’aide à l’immigré

Le troisième type de rapport qu’Israël entretient avec l’étranger concerne celui que nous appellerions aujourd’hui l’« immigrant reçu ». Tout au long de son histoire, le peuple de Dieu a intégré des personnes qui n’étaient pas de la descendance d’Abraham. Il s’agit bien souvent d’esclaves, prisonniers de guerre ou acquis à prix d’argent.

La loi de Moïse comporte une série d’obligations envers ces individus, fondées sur une réalité historique: « Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras, car vous-mêmes avez été étrangers dans le pays d’Égypte. » (Exode 22, 20) Israël connaît les difficultés de cette condition. Aussi, sa loi range-t-elle les immigrants parmi les personnes à défendre avec vigilance, comme la veuve et l’orphelin. Ces personnes sont l’objet d’une attention particulière de la part de Dieu: « Le Seigneur protège l’étranger. Il soutient la veuve et l’orphelin » (Psaume 145, 9) La législation israélite reconnaît implicitement la tentation d’abuser du droit de l’étranger: « Vous entendrez vos frères et vous rendrez la justice entre un homme et son frère ou un étranger en résidence près de lui. Vous ne ferez pas acception de personne en jugeant, mais vous écouterez le petit comme le grand. » (Deutéronome 1, 16)

Non seulement la loi prévoit une protection particulière pour l’étranger, elle souhaite même que celui-ci soit considéré un peu comme de la famille: « L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même » (Lévitique 19, 34) Par conséquent, il lui faudra aussi observer les plus importantes règles de vie des Israélites, tel le repos du sabbat: « Mais le septième jour est un sabbat pour Yahvé ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, toi, ni ton fils, ni ta fille […] ni l’étranger qui est dans tes portes. » (Exode 20, 10) Mais pour s’intégrer véritablement au peuple de Dieu, l’étranger doit aller jusqu’au geste suprême, au signe dans la chair qu’est la circoncision. Sinon, il ne peut participer à la grande fête annuelle de la Pâque: « Voici le rituel de la pâque: aucun étranger n’en mangera. Mais tout esclave acquis à prix d’argent, quand tu l’auras circoncis, pourra en manger. » (Exode 12, 43)

ÉTERNEL ÉTRANGER

En plus des circonstances historiques et sociales, la foi d’Israël donne à ce peuple un regard particulier sur la condition de l’étranger. Dans la Bible, le seul véritable propriétaire de la terre, c’est son créateur, Dieu: « Ainsi furent achevés le ciel et la terre, avec toute leur armée. Dieu conclut au septième jour l’ouvrage qu’il avait fait. » (Genèse 2, 2) Ce qu’il donne à l’homme et à la femme, ce n’est pas la terre mais ce qui y pousse: « Dieu dit: Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence: ce sera votre nourriture. ” » (Genèse 1, 29) Cette idée demeure présente même lorsque Dieu dit à Abram: « Je suis Yahvé qui t’ai fait sortir d’Ur des Chaldéens, pour te donner ce pays en possession »(Genèse 15, 7). Ce droit de propriété est relatif. Il signifie qu’Israël, et non les autres nations, est responsable de ce pays et peut en tirer des fruits. Mais Dieu demeure le seul propriétaire: « C’est bien à Yahvé ton Dieu qu’appartiennent les cieux et les cieux des cieux, la terre et tout ce qui s’y trouve. » (Deutéronome 10, 14)

Les psaumes reflètent cette attitude de la personne qui se reconnaît étrangère devant Dieu, l’unique propriétaire, et lui demande l’hospitalité: « Yahvé, qui logera sous ta tente, habitera ta sainte montagne ? » (Psaume 15, 1) Cette condition d’étranger, l’Israélite l’enracine dans le passé d’un peuple en déplacement: « Écoute ma prière, Yahvé, prête l’oreille à mon cri, ne reste pas sourd à mes pleurs. Car je suis l’étranger chez toi, un passant comme tous mes pères. » (Psaume 39, 13)

Plus encore, la brièveté de la vie amène l’Israélite à voir son existence comme un passage, consolidant son impression d’être un « éternel étranger ». Aussi, implore-t-il avec urgence le secours divin: « Étranger que je suis sur la terre, ne me cache pas tes commandements. » (Psaume 119, 19)

ET JÉSUS ?

Entre le rejet…

Étant données les origines juives de Jésus, faut-il s’étonner que, dans les évangiles, ses rapports avec les étrangers comportent aussi une part d’ambivalence? Certains passages laissent croire qu’il rejette totalement les gens d’autres ethnies: « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains » (Matthieu 10, 6) « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. […] Il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chien. » (15, 24.26)

… et l’accueil

D’autre part, Jésus se montre parfois très accueillant à l’endroit des non-juifs, comme avec le centurion romain qui le supplie d’intervenir pour guérir un de ses hommes (Luc 7, 1-10). Ou encore, en guérissant des démoniaques en territoire étranger (Matthieu 8, 28-34). Dans un récit de guérison et dans une parabole, des Samaritains tiennent le beau rôle (Luc 10, 29-37; 17, 11-19) Il arrive même à Jésus de prendre l’initiative du rapprochement, adressant la parole à une Samaritaine, près d’un puits à Sychar (Jean 4, 7-9).

Les récits, rédigés après la résurrection, peuvent prêter à Jésus des attitudes qui correspondent davantage à l’expérience des premières communautés. Mais si Jésus avait évité tout contact avec les païens, ses disciples auraient vraisemblablement imité son exemple et le christianisme aurait pu devenir une secte juive. Au contraire, plusieurs indices laissent croire que Jésus surprend ou même choque par l’accueil qu’il réserve aux personnes non-juives (Jean 4, 9), tout comme à d’autres qui se croient exclues du salut (pécheurs, impurs).

De plus, Jésus a passé la plus grande partie de sa vie en Galilée, région reconnue pour son caractère cosmopolite. L’évangéliste Matthieu le laisse entendre quand, citant un passage du livre d’Isaïe, il parle de la « Galilée des nations » (4, 15). La présence de gens de multiples horizons façonne le quotidien de Jésus, condition favorable à développer un certain sens de l’ouverture.

UNE RÉFLEXION À POURSUIVRE…

La Bible ne présente pas de réflexion systématique et structurée sur les rapports inter-raciaux. C’est en vain que nous y chercherions un code précis pour dicter notre conduite dans nos relations avec les personnes d’autres ethnies. Elle ne propose pas de réponses simples à des questions aussi complexes. Mais elle nous montre comment un peuple a perçu, à travers ses rencontres avec des gens aux mille visages, l’invitation de Dieu à toujours plus de respect mutuel et de tolérance. Les réponses à cette invitation peuvent parfois nous dérouter. Elles s’approchent néanmoins souvent de nos propres réponses, de nos propres hésitations et méfiances, de nos propres gestes d’accueil.

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