Éditorial,

Responsable de la chronique :
Éditorial

En amont du mythe, l’expérience

Imprimer Par Paul-André Giguère

Deux jours avant Noël dernier, un quotidien de Montréal publiait un texte d’un de ses chroniqueurs où il était question de post-chrétienté. L’auteur n’employait pas ce terme un peu abstrait, mais toute sa réflexion trouvait sens dans la perspective qu’on pourrait résumer ainsi : le christianisme a façonné l’Occident et a essaimé dans d’autres régions du monde qu’il a partiellement fécondées; mais notre civilisation s’est sécularisée et, comme la plupart des autres religions, le christianisme lui est devenu impensable. Inaccessible. Incroyable.

L’auteur ajoute : « Nous n’avons pas trouvé encore par quoi remplacer la mythologie chrétienne pour donner du sens à certains épisodes de notre vie. Il y aurait d’autres mythes sur lesquels s’appuyer pour comprendre le monde… ». Cet « encore » donne à penser. Le postulat, ici, est le dépassement du christianisme, relégué à sa dimension fonctionnelle, à la manière des fusées qui propulsent la navette spatiale et s’en détachent pour la laisser poursuivre sa route. Ainsi, s’il a connu peut-être des périodes d’obscurantisme, le christianisme aura surtout été un gigantesque bouillon de civilisation. Mais il ne pourrait plus désormais servir à humaniser et donner sens dans une culture scientifique et technique. Il n’aurait donc d’avenir qu’au musée des Civilisations.

Faut-il s’enfermer dans ce postulat inavoué et se résoudre à se donner de nouveaux mythes, en récupérant, peut-être, quelques matériaux chrétiens comme on récupère quelque objet chez le brocanteur ? Une autre réponse naît en moi comme un cri du cœur. « Nous n’avons pas trouvé encore par quoi remplacer la mythologie chrétienne pour donner du sens à certains épisodes de notre vie »? Soit. Je propose que nous cherchions à remplacer la mythologie chrétienne par l’expérience chrétienne.

Sans doute les récits, les symboles, les images et les mythes chrétiens ont-ils contribué, et beaucoup, à donner du sens à l’expérience de millions d’hommes et de femmes et à des sociétés entières. Ils ont généré des expériences spirituelles, sociales et culturelles. Mais cette perspective ne doit pas faire oublier qu’ils sont eux-mêmes, dans leur origine, issus d’une expérience spirituelle. En principe, ils existent pour permettre à ceux qui s’y exposent d’être plongés, à leur tour, dans la même expérience. C’est ce dont témoigne le prologue de la première lettre de Jean : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie : nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous » (1,1.3).

Il est juste de constater que pour les Occidentaux, les formules de la foi chrétienne se sont desséchées et que ses rites et symboles se sont chosifiés. Dépouillés de vie, ils sont devenus impénétrables. Ils ne sont plus ce qu’ils devraient être et qu’ils ont longtemps été, comme ces passes qui permettent aux saumons de remonter la rivière au lieu de leur origine où ils peuvent se reproduire à leur tour. Ils sont devenus, pour la majorité, opaques et stériles.

D’où l’importance de la soif spirituelle dans la population et du travail du sourcier dans les traditions religieuses. Les voies ne manquent pas pour prendre contact avec sa soif intérieure et la nourrir : celles de l’environnement, de la paix, de la justice et de la dignité, mais aussi celles de la beauté, de la créativité et du plaisir. Les grands « mythes » juifs et chrétiens sont l’expression d’expériences multiformes de la bonté du monde, du caractère sacré de l’aspiration à la liberté, d’une très forte intuition que la mort ne saurait avoir le dernier mot. Et dans les grandes traditions religieuses, incluant la tradition chrétienne, il existe des sourciers, des hommes et des femmes, qui ayant eux-mêmes fait ces expériences, peuvent en guider d’autres vers leur propre vérité intérieure.

Revenir aux expériences fondatrices permettra d’habiter de manière neuve « la mythologie chrétienne » et, sans doute, de lui donner un visage nouveau. Il est bon d’être acculés à cette vérité : le christianisme n’a rien à voir avec une mythologie, et tout avec une expérience.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Éditorial

Les autres chroniques du mois