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Le mystère de Noël * (1ère partie)

Imprimer Par Édith Stein

Philosophe et religieuse allemande d’origine juive. Convertie au catholicisme en 1922, elle entre au carmel de Cologne (1933), puis doit fuir au carmel de Echt (Pays-Bas) en 1938. Elle est arrêtée par les nazis en 1942, déportée au camp d’Auschwitz-Birkenau où elle meure gazée. Béatifiée en 1987, canonisée en 1998, elle est proclamée co-patronne de l’Europe en 1999.

L’Avent et Noël

Quand les jours se font courts, quand les premiers flocons d’un véritable hiver se mettent à tomber, timidement, silencieusement montent en nous les premières pensées de Noël. De ce simple mot se dégage un tel charme que nul cœur ne peut lui résister. Même les fidèles d’une autre foi, les incroyants, ceux pour qui l’histoire de l’enfant de Bethléem ne signifie rien, se préparent à la fête et se demandent comment, ce jour-là, faire jaillir autour d’eux une étincelle de joie. C’est, déjà des semaines, des mois à l’avance, comme un chaud courant d’amour qui se répand sur la terre. La fête de l’amour et de la joie — c’est bien cela, l’étoile vers laquelle tous marchent en ce début d’hiver.

Mais pour le chrétien, surtout le chrétien catholique, Noël est encore autre chose. C’est à la crèche que l’étoile le conduit, à l’Enfant qui apporte la paix à la terre. C’est ce que l’art chrétien nous dépeint en tant d’images émouvantes, et que nous chantent de vieilles mélodies, toutes pleines de la magie de l’enfance.

Dans le cœur de celui qui vit avec l’Église, les cloches du Rorate et les chants de l’Avent réveillent une sainte nostalgie ; et celui à qui s’est ouverte l’inépuisable source de la liturgie entend jour après jour le grand prophète de l’Incarnation marteler ses exhortations et ses promesses : Cieux, répandez d’en haut votre rosée, et que les nuées fassent pleuvoir le Juste. Le Seigneur approche ! Adorons-le ! Viens Seigneur, ne tarde pas ! —Jérusalem, crie ta joie car ton Sauveur vient à toi !

Du 17 au 24 décembre, ce sont ensuite les grandes antiennes « 0 » du Magnificat : 0 Sagesse, 0 Adonaï, 0 Fils de la race de Jessé, 0 Clé de la Cité de David, 0 Orient, 0 Roi des Nations qui, avec une ardeur et une ferveur grandissantes, lancent leur appel : Viens pour nous sauver. Et, toujours plus pressante, retentit la promesse : Voyez, tout est accompli, et finalement : Sachez aujourd’hui que le Seigneur vient, et demain vous le verrez dans sa gloire.

Lors de la veillée, quand scintille l’arbre de lumière et que s’échangent les cadeaux, le désir inassouvi d’une autre lumière monte en nous, jusqu’à ce que sonnent les cloches de la messe de minuit et que se renouvelle, sur des autels parés de cierges et de fleurs, le miracle de Noël. Et le Verbe s’est fait chair. Nous voilà parvenus à l’instant bienheureux où notre attente est comblée.

Les fidèles du Fils de Dieu fait homme

Cette joie de Noël, chacun de nous a pu l’éprouver ; mais le ciel et la terre ne se sont pas encore unis. Aujourd’hui encore, l’étoile de Bethléem brille dans une nuit profonde. Déjà au lendemain de Noël, l’Église dépose ses ornements blancs pour revêtir la pourpre du sang et, au quatrième jour, le violet du deuil. Etienne, premier martyr à suivre le Seigneur dans la mort, et les saints Innocents, les nourrissons de Bethléem et de Juda impitoyablement massacrés, font cortège à l’Enfant dans la crèche. Qu’est-ce que cela signifie ? Où donc est l’allégresse des cohortes célestes, où est la tranquille félicité de la nuit sainte ? Où est la paix sur terre ?

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Mais tous ne sont pas de bonne volonté. Le Fils du Père éternel dut descendre de la gloire du ciel parce que le mystère du mal avait enveloppé le monde de ténèbres. La nuit couvrait la terre, et il vint comme la Lumière qui brille dans les ténèbres ; mais les ténèbres ne l’ont pas reçu. A ceux qui l’accueillirent, il apporta la lumière et la paix : la paix avec le Père céleste, la paix avec tous ceux qui, comme eux, sont des fils de lumière et des enfants du Père, et la profonde paix du cœur — mais non la paix avec les enfants des ténèbres. A eux, le Prince de la Paix n’apporte pas la paix mais le glaive. Pour eux il est la pierre d’achoppement contre laquelle ils s’élancent et se brisent. C’est là une vérité difficile et grave, que l’image poétique de l’Enfant dans la crèche ne doit pas nous masquer.

Le mystère de l’Incarnation et le mystère du mal sont étroitement liés. Sur la lumière descendue du ciel se détache, d’autant plus sombre et menaçante, la nuit du péché.

L’Enfant de la crèche tend les mains, et son sourire semble déjà exprimer ce que l’Homme dira plus tard : Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui ployez sous le fardeau. Les premiers à suivre son appel sont les pauvres bergers des champs de Bethléem, à qui l’éclat du ciel et la voix de l’ange annoncèrent la bonne nouvelle et qui, disant : Allons à Bethléem, se mirent en marche ; ce sont les rois, venus du lointain Orient, qui, avec la même foi simple, suivirent la merveilleuse étoile. Sur eux les mains de l’Enfant répandirent une rosée de grâces, et ils se réjouirent d’une grande joie.

Ces mains donnent et exigent à la fois : sages, déposez votre sagesse et devenez simples comme des enfants ; rois, donnez vos couronnes et vos trésors et rendez humblement hommage au Roi des rois ; prenez sans hésiter votre part des peines, des souffrances et des fatigues que son service exige. Et vous, enfants, qui n’avez encore rien à offrir, c’est votre tendre vie, avant même qu’elle ait vraiment commencé, que vous prennent les mains de l’Enfant — et à quelle meilleure fin pourrait-elle servir que d’être sacrifiée au Seigneur de la vie ?

Suis-moi, disent les mains de l’Enfant, comme plus tard la bouche de l’Homme. Ainsi a-t-il appelé le disciple que le Seigneur aimait, qui appartient lui aussi à la suite de l’Enfant. Saint Jean partit sans demander où ni pourquoi. Il abandonna la barque de son père et suivit le Seigneur sur tous ses chemins, jusqu’au Golgotha. Suis-moi. Cet appel, le jeune Etienne l’entendit à son tour. Il suivit le Seigneur dans son combat contre les puissances des ténèbres, contre l’aveuglement et le refus obstiné de croire. Il témoigna pour lui par sa parole et par son sang. Il le suivit aussi dans son esprit, l’Esprit d’amour qui combat le péché mais qui aime le pécheur, et qui devant Dieu plaide en faveur du meurtrier jusque dans la mort.

Ces silhouettes agenouillées autour de la crèche sont des figures de pure lumière : les frêles Innocents, les Bergers confiants, les humbles Rois-mages, Etienne, le disciple ardent, et Jean, l’apôtre de l’Amour ; tous ont répondu à l’appel du Seigneur. En face d’eux se dresse la nuit de l’inconcevable endurcissement, de l’aveuglement : celui des docteurs de la Loi, capables de prévoir l’heure et le lieu de la naissance du Sauveur du monde, mais incapables d’agir en conséquence et de dire : Allons à Bethléem, et celui du roi Hérode, qui veut tuer le Seigneur de la vie.

Devant l’Enfant de la crèche, les esprits se divisent. Il est le Roi des rois, celui qui règne sur la vie et la mort. Il dit : Suis-moi, et qui n’est pas pour lui est contre lui. Il le dit aussi pour nous, et nous place devant le choix entre lumière et ténèbres.

Édith Stein (Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix. 1891-1942)

*Conférence prononcée par Edith Stein le 31 janvier 1931 à Ludwigshafen, parue sous le titre « Das Weihnachtsgeheimnis ». Le Mystère de Noël fait pendant à quatre méditations sur la Croix, dont il constitue une véritable introduction et en est le thème dominant.

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