Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Propos inachevés

Imprimer Par Maxime Allard, o.p.

Trouvés entre les pages d’un bréviaire abandonné, ces réflexions semblent bien jaillir d’une longue méditation sur le rapport aux biens du monde et l’expérience de la liturgie des Heures. Psaumes et hymnes de toutes les semaines sont invoqués, divers temps liturgiques convoqués. Le texte est donc à parcourir bréviaire en main…

L’auteure, inconnue, tâtonnait pour donner des mots à sa frustration. Elle se laissait guider par la langue quotidienne et les expressions ruminées dans sa prière. De là, ses propos inachevés. J’ai essayé de les faire se suivre selon une certaine idée de la cohérence. Mais comment arranger de manière satisfaisante ce qui jaillit au détour d’un mot, un jour, et qui peut demeurer, pour longtemps, sans suite ?

Sagesse d’une moniale, intuition d’une « yuppie », questions opiniâtrement ressassées d’une liturgiste ? Peu importe. L’essentiel hante ses pages : une poétique des biens du monde a préséance sur les pratiques qui les utilisent ! L’auteure tente de trouver une faille dans une logique trop commune : « Le temps c’est de l’argent, le temps produit l’argent ! Alors, prendre du temps pour soi, pour Dieu, pour autrui, c’est investir, s’investir. On s’attend donc à des dividendes ! Sans eux, on ne dépense pas un sou, on ne dépensera pas un instant. »

Ne vous attendez pas à un traité d’économie ou de morale. Des pistes s’offrent ; laissez-les vous approcher comme elles se sont dévoilées à cette auteure…

On ne met pas la main sur Dieu !

Près du Psaume 113 à l’Office du soir du dimanche II, il y avait ce billet : « Main, oreille, yeux, bouche. Autant d’organes pour entrer en contact avec le monde, avec ses chatoiement savoureux. On dit bien “manger des yeux”, on met la main sur les choses pour les maîtriser. Ma vie – votre vie – est organisée, planifiée pour que les choses soient à notre portée, à notre main. Quoi de plus exaspérant que de se retrouver face à une réalité qu’on ne maîtrise pas. Tout (éducation, ressources, argent) est pensé et voulu pour permettre cette saisie satisfaisante, cette prise sur le monde. Prendre les choses en main, belle manière d’exprimer un rapport aux biens de la création et de la culture : le “dominez” de Genèse 1, 28 résonne encore, obstinément… Et pourtant, il y a l’invitation à mettre ta foi dans le Seigneur… »

« Tu l’établis sur les œuvres de tes mains »

Au haut du Psaume 8 prié à l’Office du matin du samedi IV : « Monique et moi avions planifié une belle fin de semaine à la campagne, près d’un lac, pour jouir de la création. Nous croyions avoir tout prévu, maîtrisé. Dieu n’a-t-il pas mis toute chose à nos pieds ? Seulement, il se met à pleuvoir, les mouches noires infestent la région ! Déception. Colère. Si on avait assimilé les mécanismes de la météo, ce ne serait pas arrivé ! Quel contraste avec l’attitude du psalmiste qui met des mots dans ma bouche. Il m’invite à me dire avec des mots qui ne m’appartiennent pas, à m’approcher de Dieu avec les mots qu’il prend encore et toujours pour rappeler qu’il s’approche de nous, tout près, comme un frôlement… comme la parole ouvre la voie à des guérisons qui dépassent ma manie de contrôle. »

« Seigneur, garde-moi ! »

À l’Office du milieu du jour du vendredi IV, le Psaume 139 crie vers Dieu : « Garde-moi, Seigneur, de la main des impies… défends-moi, contre ceux qui méditent ma chute ». À sa suite étaient dissimulées ces phrases révélatrices : « La tendance à cette mainmise sur la réalité se répercute aussi dans les relations humaines. On va les organiser pour ne pas se faire organiser… quitte à faire mal ! Il faudrait toujours pouvoir savoir où on en est dans nos relations, ça éviterait les surprises qui dérangent… On gère ! Rester impuissant avec autrui met mal à l’aise, on perd le contrôle. À éviter, dit-on ! Vivement une technique qui redonne l’impression de contrôler !… On parle de se posséder, de se maîtriser, de mettre la main sur qui on est, sur ce qui nous fait mal pour le contrôler, s’en charger. Nous voulons garder l’emprise lucide sur nous-mêmes ! »

« En lui seul ton appui ! »
Oublie les soutiens du passé,
En lui seul ton appui !
C’est lui comme un feu dévorant
Qui veut aujourd’hui
Ce creuset pour ta foi.

Entrelacées à cette hymne de carême, les lignes suivantes offrent une suite logique étonnante à sa méditation. Cette auteure, décidément, ne se rend pas la vie facile.

« Qu’est-ce que cela a à voir avec la liturgie ? Rien et tout. Ne pourrait-on pas retracer, sans faire de mauvais esprit, cette tendance à maîtriser et à posséder dans la pratique liturgique ? Planifier des eucharisties, des célébrations de la Parole, l’environnement physique pour recréer une atmosphère, cela implique des objectifs qui orchestrent les divers moments et événements de la célébration ? Contraintes et horaires sont maîtrisés. On s’assure de bien comprendre une lecture, à interpréter dans l’homélie. Un texte qui résiste, que nous ne maîtrisons pas, quel embêtement !!! Poussons un peu plus loin. Ne tient-on pas à prendre en main jusqu’à la réception du Corps du Christ à l’eucharistie ? Vouloir communier sur la langue, n’est-ce pas déposséder les disciples du Christ d’un quasi “droit” ? Pour qu’on trouve intérêt à célébrer, à prendre part à une célébration, ne pense-t-on pas qu’il faille d’abord y prendre sa part ?

« Le temps du long désir »

Sur une autre feuille balafrée de ratures multiples, on déchiffre péniblement, comme si les mots avaient été écrits en tremblant.

« Il faudrait trouver le temps d’éclairer le sens profondément humain de cette tendance à mettre la main sur les choses, les êtres humains, les réalités mêmes de la foi. Une autre fois ! Ça ne me tente pas ! Je poursuis mes élucubrations et tant pis pour les fils perdus de ma réflexion.

La célébration de la liturgie des Heures n’est pas efficace pour posséder ou maîtriser la réalité. Elle est…

… le temps du long désir
Où l’homme apprend son indigence,
Chemin creusé pour accueillir
Celui qui vient combler les pauvres.

La Parole de Dieu, indépendamment de tes états d’âme ou de tes projets, t’invite à approcher de drames anciens qui se répètent au quotidien encore, à frôler des actions de grâces qui se répercutent jusqu’à aujourd’hui. On y côtoie des impuissances qui viennent vous chercher dans les “tripes” ; on séjourne auprès de projets de vieux héros qui séduisent ou horripilent tour à tour. »

« Louez le Seigneur, tous les peuples… »

« Un psaume, ça ne dure pas. Quelques minutes suffisent. Et avec le Psaume 116, en ce samedi matin de la première semaine, ça ne fait pas trente secondes ! La récitation de quelques strophes ne laisse pas le temps de maîtriser la situation, de nous déposséder pour nous mettre dans la peau de l’autre et de nous demander ce que nous aurions fait. Le croire est illusion, aveuglement utopique. On s’approche brusquement, un instant, d’une brèche, d’une fissure dans le mur de nos possessions et de nos désirs de maîtrise. Par l’ancienne parole psalmique, je rencontre de l’étrange qui reste tel, qui ne peut jamais être réduit à ce que je possède, dans le cœur, au cœur de la vie, qui doit rester étrange… Difficile dépossession à faire sienne… »

Voir ou deviner ?

Finalement, après l’hymne de l’Office du matin du Jeudi I, « Beaucoup voudraient voir et saisir… Mais notre cœur peut deviner… », est inséré ce billet : « Avant la responsabilité dans le monde, avant la responsabilité pour le monde et sa croissance, avant… il y a l’humble respect, le regard qui garde ses distances, qui jouit de ce qui se donne à voir, des harmoniques qui s’offrent pour faire bien vivre. Devant Dieu, les yeux et les oreilles passent avant les mains ! Les paroles vivantes des liturgies des Heures, écho vif de Celui qui est la Parole de vie éternelle, sont à contempler et à respecter, non à consommer ! Elles témoignent fragilement de la démarche de Dieu qui respecte les méandres de nos approches… Cette attitude contemplative, que permet furtivement la liturgie des Heures, instaure la possibilité d’une prise en charge respectueuse du foisonnement de la création et des biens produits. Elle fait pressentir les sentiers sur lesquels Dieu nous invite à la rencontre. »

Notes

. Sois fort, sois fidèle, hymne pour le Carême, Prière du temps présent, p. 197-198.

. Voici le temps du long désir, E 201, hymne de l’Avent, Prière du temps présent, p. 5-6.
. Tu es venu, hymne de l’Office du matin du jeudi I, Prière du temps présent, p. 679.

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