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Leçon d’une nature qui dérape

Imprimer Par Denis Gagnon, o.p.

La nature dérape. Des inondations font des ravages en Indes, en Chine, en Russie, en Allemagne et en bien d’autres endroits de la planète. Les rivières débordent. Les digues cèdent. L’eau, d’ordinaire si bonne et toujours essentielle, menace une partie des continents. Ici, elle ravage des monuments historiques et des oeuvres d’art. Là, elle balaie des villages entiers, emportant tout sur son passage. Et elle fait même des morts parmi les humains!

Ailleurs, la pluie manque à l’appel. C’est la sécheresse totale. Il n’a pas plu depuis plusieurs mois et, en certaines régions, depuis des années. Dans l’Ouest canadien, les troupeaux de bovins n’ont plus d’herbe à se mettre sous la dent. Les fermiers vendent leurs animaux ou abattent les plus malades.

Au cours de l’été, des feux gigantesques ont grignoté de grands espaces de forêt dans des coins de pays où le soleil darde ses rayons sans retenue. Ouragans, tremblements de terre, affaissements de terrains, volcans en éruption sèment la terreur et nous inquiètent pour l’avenir de la terre. Des nuages de pollution chapeautent les grandes villes et les endroits où la population est plus dense. En certaines régions, le nuage mesure jusqu’à trois kilomètres d’épaisseur. À Mexico, les citadins n’ont pas vu depuis longtemps le soleil, le brillant soleil du Sud. L’Île de Montréal a été envahie par une immense chape de smog à faire tousser tous les poumons de la ville.

À côté de ces grandes dérangements de la nature, des catastrophes s’attaquent plus directement aux humains. Des épidémies fauchent des vies. Le virus du Nil fait peur aux habitants de l’Amérique du Nord. Le sida est en train d’avaler le continent africain. La tuberculose, qu’on croyait domptée pour toujours, réapparaît un peu partout. Les moindres victoires de la médecine sont accompagnées de nouvelles maladies.

Pourquoi?

Qu’est-ce qui se passe? D’où viennent ces désordres? Quelles sont les causes de ces bouleversements? Pourquoi sont-ils si nombreux et si répandus à la grandeur de la planète? Les savants (écologistes, météorologues, médecins, épidémiologues, etc.) étudient le phénomène dans la sphère de leurs compétences. Des colloques, des conférences, des sommets comme celui de Johannesburg, des accords comme celui de Kyoto, des congrès d’ONG: partout sur la terre, on cherche, on étudie, on trouve des solutions pour contrer les désastres et améliorer la qualité de vie.

Pour changer le paysage, on remonte aux causes. Les pansements et les cataplasmes ne suffisent pas. Il faut s’attaquer à la racine, les causes elles-mêmes. Ce faisant, nous cherchons des coupables. Devant le mal, nous accusons, nous pointons du doigt de possibles responsables. C’est notre premier réflexe. Comme s’il n’était pas normal que le mal fasse partie du décor. Comme s’il fallait toujours que quelqu’un choisisse de mal faire pour que le mal existe.

Il est toujours là, le mal. Il fait partie de la nature. Nous le portons dans notre chair. Souvent, il est provoqué, j’en conviens. Mais parfois, il apparaît tout naturellement. Personne ne déclenche les pluies diluviennes qui s’abattent sur l’Europe de l’Est présentement et personne ne dérobe la pluie pour qu’elle ne tombe pas dans les Prairies canadiennes.

Aussi des limites

Travaillons donc sur les causes. Contrôlons les coupables, quand il y en a. Prévenons dans la mesure du possible. Mais n’oublions pas que la nature a ses lois et ses délinquances. L’être humain brille par son intelligence et ses multiples capacités. Il trône au-dessus de la création. Mais il demeure fragile et vulnérable dans un univers tout aussi fragile. Il a ses grandeurs mais aussi ses misères.

Devant l’état de la planète, l’être humain a la chance inouïe de prendre conscience de ses limites tout autant que de ses capacités. Oui, c’est une chance, une sorte de grâce, que de pouvoir reconnaître ses frontières personnelles, sociales, naturelles. L’être humain ne peut aller loin qu’en étant conscient de ses capacités à marcher. Il ne dépasse ses limites que dans la mesure où il sait qu’il va au-delà. Sinon il frappe un mur. Il devient la victime de sa propre vulnérabilité. Le joueur de cartes qui n’a pas reçu de jeu, qui n’a pas d’atout, doit ruser et contourner l’obstacle en déjouant l’adversaire par une manoeuvre ou l’autre.

La seule véritable force de l’être humain réside dans sa faiblesse. Il doit avoir la sagesse de consentir humblement à cette vulnérabilité. C’est peut-être ce que la nature en dérapage tente de dire à des humains trop portés à croire qu’ils peuvent devenir invincibles.

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