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Le miroir des âmes simples et anéanties (2e partie)

Imprimer Par Marguerite de Porete

Mystique française née dans le Hainaut, dans le diocèse de Cambrai. Sa démarche s’inscrit dans le mouvement des béguines et sa parenté spirituelle avec Hadewijch d’Anvers et Béatrice de Nazareth est manifeste. Le miroir des âmes simples et anéanties , (vers 1290) est un chef-d’œuvre de la première littérature mystique de langue française dont la richesse spirituelle place son auteure dans la lignée de saint Bernard et Maître Eckhart. Le Miroir est condamné par l ‘évêque de Cambrai, qui le fera brûler publiquement à Valencienne en 1300. Traduite devant le tribunal de l’Inquisition, Marguerite est excommuniée et brûlée vive le 1er Juin 1310 sur la place de Grève à Paris.

Chapitre 118

Des sept états de l’âme dévote, que l’on appelle aussi êtres

Le cinquième état, c’est que l’âme considère que Dieu est, lui qui est et dont toute chose tient d’être, et qu’elle-même n’est pas et n’est donc pas ce dont toute chose tient d’être. Et ces deux considérations lui donnent un étonnement émerveillé : elle voit qu’il est toute bonté, celui qui a mis une volonté libre en elle qui n’est pas, sinon comme entière malice.

Maintenant que la bonté divine a mis en l’âme une volonté libre par pure bonté divine, ce qui n’est pas — si ce n’est comme malice et qui est donc entièrement malice — contient en soi la volonté libre de l’être de Dieu, de lui qui est l’Être et qui veut que ce qui n’a point d’être ait l’être en ce don qu’il lui fait. Et c’est pourquoi la divine bonté répand devant elle, par le mouvement de la lumière divine, un débordement qui ravit l’âme. Ce mouvement de la lumière divine, répandu en lumière au-dedans de l’âme, montre à son vouloir l’égalité d’âme de ce qui est et lui donne la connaissance de ce qui n’est pas, afin de l’ôter du lieu d’où il est et où il ne doit pas être, et de le remettre là où il n’est pas et d’où il est venu, là où il doit être.

Maintenant, ce Vouloir voit donc, par la lumière du débordement de la lumière divine (lumière qui se donne à ce Vouloir pour le remettre en Dieu, car il ne peut s’y rendre sans elle), qu’il ne peut de lui-même profiter s’il ne se sépare de son vouloir propre ; en effet, sa nature est mauvaise, du fait de l’inclination qui la porte au néant, et le vouloir l’a réduit à moins que rien. Aussi l’âme voit-elle cette inclination et cette perdition du néant de sa nature et de son vouloir propre, et ainsi voit-elle dans la lumière que son Vouloir doit vouloir le seul vouloir divin, et nul autre, et que c’est pour cela que lui fut donné ce Vouloir.

Et c’est pourquoi l’âme se retire du vouloir propre, et le Vouloir se retire de cette âme pour se remettre en Dieu, pour se donner et se rendre à lui là où il fut pris à l’origine, sans rien retenir de soi en propre, afin d’accomplir la parfaite volonté divine ; celle-ci ne peut être accomplie en l’âme sans ce don, à moins d’être soit en guerre, soit en défaillance ; et ce don opère en elle cette perfection et la transforme ainsi en la nature d’Amour, qui la délecte d’une paix achevée et la rassasie d’une nourriture divine. Pour autant, elle n’a plus garde de guerroyer en sa nature, car son vouloir est remis dépouillé là où il fut pris et là où il doit être par justice ; alors qu’elle était toujours en guerre tant qu’elle retenait en elle le Vouloir hors de son être.

Maintenant, cette âme est donc « rien », car elle voit par l’abondance de la connaissance divine son néant qui la rend nulle et la réduit à néant. Et ainsi est-elle tout entière, car elle voit par la profondeur de la connaissance de sa malice, laquelle est si profonde et si grande qu’elle n’y trouve ni commencement, ni mesure, ni fin, mais un abîme abyssal et sans fond ; c’est là qu’elle se trouve sans se trouver et sans rencontrer de fond. En effet, il ne se trouve pas, celui qui ne peut s’atteindre ; et plus il se voit en cette connaissance de sa malice, plus il connaît en vérité qu’il ne peut la connaître, pas même du moindre point qui fait de cette âme un abîme de malice, un gouffre où elle s’abrite et se répand, comme le péché dans le déluge, lui qui contenait toute perdition. Voilà comment cette âme se voit sans le voir. Mais qui donc la fait voir à elle-même ? C’est la profondeur d’Humilité, qui la place sur le trône et règne sans orgueil : là, l’orgueil ne peut point pénétrer, puisqu’elle se voit elle-même sans se voir. Et ce non- voir lui fait se voir parfaitement elle-même.

Maintenant, cette âme est établie au bas-fond, là où il n’y a pas de fond, ce qui fait que ce soit si bas ; et cet abaissement lui fait voir très clairement le vrai soleil de la bonté très haute, car elle n’a rien qui l’empêche de le voir. Cette divine bonté se montre à elle par la bonté qui l’absorbe, la transforme et l’unit par union de bonté en la pure bonté divine, dont Bonté est maîtresse. Et la connaissance des deux natures dont nous avons parlé, à savoir de la divine bonté et de sa malice, est la science qui l’a dotée de cette bonté. Et parce que l’Époux de sa jeunesse ne veut qu’une seule chose, lui qui est un, Miséricorde a fait la paix avec la ferme Justice en ayant transformé cette âme en sa bonté. Aussi est-elle à la fois tout entière et pas du tout, car son bien-aimé la fait une.

Maintenant, cette âme est tombée d’amour en néant, un néant sans lequel elle ne peut être tout entière. Cette chute est tellement profonde, si elle est bien tombée, que l’âme ne peut se relever d’un tel abîme ; elle ne doit d’ailleurs pas le faire, mais plutôt y demeurer : c’est là que l’âme perd son orgueil et sa jeunesse, car son esprit est désormais un vieillard qui ne la laisse plus à la jouissance et à la frivolité. En effet, le Vouloir s’est retiré d’elle, lui qui la rendait souvent, par sentiment d’amour, fière, orgueilleuse et possessive en l’élévation de la contemplation du quatrième état. Mais le cinquième état l’a mise à point en la montrant à elle-même. Maintenant, elle voit par elle-même et connaît la bonté divine, connaissance qui lui fait se voir elle-même en retour ; et ces deux visions lui ôtent la volonté, le désir et l’œuvre de bonté, si bien qu’elle est tout entière en repos et mise en possession d’un état de liberté qui la repose de toutes choses en une noblesse excellente.

Le sixième état, c’est que l’âme ne se voie point elle-même, quelque abîme d’humilité qu’elle ait en elle, ni ne voie Dieu, quelque bonté très haute qui soit la sienne. Mais Dieu se voit alors en elle, par sa majesté divine qui illumine cette âme de lui-même, si bien qu’elle ne voit rien qui puisse être hors de Dieu même, lui qui est et dont toute chose tient d’être.

Ce qui est, c’est Dieu même, et pour autant, elle ne voit rien qu’elle-même, car qui voit ce qui est, ne voit que Dieu même se voyant en cette âme même par sa majesté divine. Alors l’âme est au sixième état, affranchie de toute chose, pure et illuminée — mais non glorifiée, car la glorification est au septième état ; nous le posséderons dans la gloire et nul ne peut en parler. Cependant, cette âme ainsi pure et éclairée ne voit ni Dieu ni elle-même, mais Dieu se voit par lui-même en elle, pour elle, sans elle. Et Dieu lui montre qu’il n’y a rien qui puisse être hors de lui. C’est pourquoi elle ne connaît que lui, si bien qu’elle n’aime que lui et ne loue que lui, car il n’y a rien qui puisse être hors de lui.

En effet, ce qui est, est par sa bonté ; et Dieu aime sa bonté, quelque part qu’il en ait donnée par bonté; et sa bonté donnée, c’est Dieu même, et Dieu ne peut se retirer de sa bonté sans qu’elle lui demeure; c’est pourquoi ce qui est, est bonté, et la bonté est ce que Dieu est. Et pour autant, la Bonté se voit par sa bonté dans la lumière divine du sixième état où l’âme est illuminée. Ainsi n’y a-t-il rien qui soit hors de celui qui est et qui se voit en cet être par sa majesté divine, dans la transforma tion d’amour de la bonté répandue et remise en lui. Et pour autant, il se voit par lui-même en cette créature sans rien lui donner en propre : tout lui est propre et est lui-même en propre. Tel est le sixième état que nous avions promis de dire aux auditeurs dès qu’Amour eut lancé son emprise ; et Amour a de lui-même payé cette dette dans sa haute noblesse.

Quant au septième état, Amour le garde en lui pour nous le donner en gloire éternelle : nous n’en aurons pas connaissance jusqu’à ce que notre âme ait laissé notre corps.

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