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Dieu par oreille

Imprimer Par Paul-André Giguère

Dans un des écrits les moins connus du Nouveau Testament, la Lettre aux Hébreux, on lit que Moïse marchait « comme s’il voyait l’Invisible » (11 27). N’est-ce pas là une expression magnifique pour décrire ceux et celles qui sont engagés sur les voies de la spiritualité ? Voir sans voir… Une des exigences de la recherche spirituelle, toutes traditions confondues, sera d’ailleurs de préserver ce mystère de l’Invisible en se méfiant des représentations, spontanées ou subtilement réfléchies, que nous tendons à nous en faire. Cette exigence conduira aussi bien l’Islam que le judaïsme à interdire toute représentation visuelle de Dieu, des humains et des animaux.

Mais n’est-il pas remarquable qu’aucun interdit du genre n’ait touché le son ? Dans toutes les traditions religieuses et spirituelles, on entend gong, tam-tam, clochettes ou orgue alors que solistes, chorales ou assemblées chantent cantilène, psalmodie, hymne. Tout comme on sait faire une large place au silence.

J’aime voir et vivre la musique, ses mélodies, ses timbres, ses rythmes et ses silences comme la plus spirituelle des activités humaines. Enfin, probablement. Il est vrai que les baleines et les oiseaux chantent. Mais je ne crois pas qu’ils composent. Ni qu’ils créent des instruments. Quoi de plus impressionnant que ces os perforés qui constituent les toutes premières flûtes connues ? Quelle inimaginable créativité dans toutes les civilisations, depuis les premiers tambours et les lyres les plus rudimentaires jusqu’au synthétiseur, ! Sans parler des instruments de plus en plus développés d’amplification. D’enregistrement. De numérisation. De reproduction. Sans parler du format mp3.

Et que dire de la création ! Comment ne pas s’émerveiller de ce qu’avec une gamme de ses sept notes et quelques demi-tons, on réussisse toujours à produire du nouveau, réalisant à l’infini de nouvelles combinaisons ? On sait faire place aussi bien à l’harmonie qu’au grincement, au riche accord qu’à la dissonance. On sait transcrire d’un instrument à un autre. Mélanger les genres. Faire tout le métissage des musiques du monde.

Et que dire de l’interprétation ! Dans une concentration complexe qui unifie corps et esprit, c’est tout le corps qui est mis à contribution. L’oreille, bien sûr. Mais aussi la main et le pied qui battent le rythme. Le souffle, la gorge, la langue, le diaphragme de la personne qui chante. La dextérité des doigts, des paumes, des lèvres de l’instrumentiste.

Et que dire de l’émotion ! Qui peut résister à un langoureux tango, à un duo Ella Fitzgerald et Louis Armstrong, à un andante de Mozart, à un élan de Beethoven, « ce sourd qui entendait Dieu » (A. Bourdelle) ? Il n’y a pas de musique sans émotion, expérience de chaleur intérieure ou frisson donnant la chair de poule. L’émotion déborde même l’audition elle-même, comme le disait Sacha Guitry dans son célèbre mot : « O privilège du génie ! Quand on entend une œuvre de Mozart, le silence qui suit est encore de Mozart ». Voilà bien pourquoi nous écoutons et réécoutons sans cesse nos chansons, nos danses ou nos pièces musicales favorites : pour nous exposer de nouveau à l’émotion et au plaisir qu’elles nous procurent.

L’humain est l’animal musical. Dans l’expérience de la musique, ne trouve-t-on pas la plus haute preuve de sa dimension spirituelle et communautaire ? N’y a-t-il pas là un des indices les plus parlants de la transcendance de l’humain et de son esprit ? Un des signes les plus pressants de l’existence d’un Transcendant ? Il aurait raison, celui qui a dit que « Dieu nous a donné la capacité de faire la musique, mais il n’a pas écrit la partition ».

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