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Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

26e Dimanche du temps ordinaire. C.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

Si près et si loin!

Un homme riche s’habillait de pourpre et de lin fin et, chaque jour, faisait bonne chère. Un pauvre, du nom de Lazare, gisait près de son portail, tout couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche. Bien plus, les chiens eux-mêmes venaient lécher ses ulcères. Or, le pauvre mourut et fut emporté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche aussi mourut, et on l’enterra., Dans le séjour des morts, en proie aux tourments, il leva les yeux et vit de loin Abraham et Lazare en son sein. Alors il s’écria : Père Abraham, aie pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l’eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue, car je suis à la torture dans ces flammes. Mon enfant, répondit Abraham, souviens-toi que tu as reçu les biens pendant la vie, et Lazare pareillement ses maux ; maintenant donc, il trouve ici consolation, et toi, tu es à la torture. Ce n’est pas tout ; entre vous et nous a été fixé un grand abîme, pour que ceux qui voudraient passer d’ici chez vous ne le puissent, et qu’on ne traverse pas non plus de là-bas chez nous. Le riche répliqua : Je te prie donc, père, d’envoyer Lazare dans la maison de mon père, car j’ai cinq frères ; qu’il leur fasse la leçon, de peur qu’ils ne viennent eux aussi, dans ce lieu de tourments. Et Abraham de répondre : Ils ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent. Non, père Abraham, dit le riche, mais si quelqu’un de chez les morts va les trouver, ils se repentiront. Mais Abraham lui dit : Du moment qu’ils n’écoutent ni Moïse ni les Prophètes, même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus.

Commentaire :

Dans la première lecture de ce dimanche, l’apôtre Jacques semble supposer que tous les riches sont des oppresseurs, des condamnés, des voués au malheur, de mauvais riches. La parabole de Luc met en scène manifestement un « mauvais riche ». Après deux mille ans de christianisme, les mauvais riches sont peut être nombreux, mais de bons riches existent encore, des riches de la trempe de Nicodème, de Joseph d’Arimathie et autres . Après lecture de cet évangile, la question serait de savoir de quoi s’agit-il : de richesse ou des riches, de pauvreté ou de pauvres, de richesses matérielles ou de toute forme de richesses, d’absence de biens matériels ou d’un manque sur tout autre plan, dénuement d’un bien vital ou de ce que les autres possèdent ?. Question ultime : les riches seraient-ils voués au malheur à cause d’une condition de vie dans laquelle, le plus souvent, ils sont nés. Est-il si facile de s’échapper de cette condition de vie comme on le voudrait. Le Christ n’a-t-il pas fait preuve d’ouverture d’esprit et de cœur à tous de quelque condition qu’ils soient. Rappelons le jeune homme riche qui demanda à le suivre : Jésus le regarda et l’aima.

La richesse en soi n’est pas mauvaise; les biens matériels qui la définissent ne sont en soi que des choses crées par Dieu pour le bien des humains. Quels qu’ils soient : avoir, savoir, pouvoir, culture, influences, amours, dons intellectuels, l’important réside dans la relation de l’homme à ces biens.Ce qui fait que la richesse peut pourrir le cœur de l’homme, c’est que toute surabondance de biens quels qu’ils soient pervertit le cœur, tant celui qui la possède que celui qui en manque. L’avarice, l’avidité, le durcissement du cœur, la volonté de puissance, l’esprit de supériorité, la priorité donnée à l’argent sur les valeurs les plus sacrées, tout avarie le cœur des riches. Chez les pauvres, en manque de biens, les vices engendrés sont l’envie, la jalousie, l’agressivité, la cupidité qui minent l’amour humain et les relations humaines. Et pour les uns comme pour les autres, le plus grand mal est la servitude que la richesse ou la pauvreté peut engendrer. Une surabondance de biens génère une surabondance d’occupations, de préoccupations : biens à gérer, à sauvegarder, à faire fructifier, à protéger, à dissimuler. D’où tant d’injustices sociales, de paradis fiscaux. L’abondance de biens peut non moins conduire à une auto suffisance, un sentiment d’indépendance, le durcissement du cœur et l’absence de toute solidarité, principe de communion fraternelle.

Cette page d’évangile doit être une leçon de vie sur la valeur des uns et des autres aux yeux de Dieu. Pour Dieu, il n’existe pas de catégories, mais des relations d’êtres, des attitudes réciproques, des liens de solidarité. L’église de la Pentecôte était vraiment caractérisée par pareille attitude : ils mettaient tout en commun, et nul ne disait sien ce qui lui appartenait… Nul n’était dans le besoin, car tous ceux qui possédaient des terres ou maisons les vendaient ., apportaient le prix de la vente et le déposaient aux pieds des apôtres. On distribuait alors à cvacun selon ses besoins » (Ac. 2 : 32-35 etc.) Programme idyllique, soupirera-ton ! « Comme il est difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux », dans ce nouveau projet contrat social lancé par Jésus et devenu mot d’ordre de la primitive Église. Difficile en effet de ne pas céder à la tentation de ne pas se laisser enfermer dans son avoir, bâtir sa vie sur le savoir et le paraître, au lieu de la fonder sur une seule valeur essentielle, l’amour . « Là où es ton trésor, là es ton cœur ». Nul ne peut se déclarer propriétaire de ses biens devant Dieu ; il est gérant de son avoir au nom de Dieu et responsable du bien commun. La conversion d’une vie de riche vient du cœur. Il ne s’agit point de se mettre dans la gêne, écrivait Paul ( ) mais que celui qui a plus partage avec celui qui a moins, Ainsi régnera l’égalité.

L’exigence de l’évangile pour les riches est donc de se faire un cœur de pauvre, tout orienté vers l’autre et n’ayant de raison d’être que l’autre. Seul l’esprit de l’Évangile et l’exemple de Jésus pourront permettre de rebâtir ce monde dans lequel le libéralisme économique fait chaque jour de plus en plus de ravages, jetant toute richesse de quelque nature que ce soit dans les mains d’un groupe minoritaire. Ainsi les riches sont-il appelés à devenir les collaborateurs actifs de Dieu, tendus vers l’accomplissement de son dessein d’amour fraternel de justice, et de paix.

Madeleine Delbrel a écrit un petit texte d’une réelle beauté sur le sujet : « Être pauvre, ce n’est pas intéressant. Tous les pauvres sont bien de cet avis. Ce qui est intéressant, c’est de posséder le Royaume de Cieux, mais seuls le pauvres le possèdent. Aussi ne pensez pas que notre joie soit de passer nos jours à vider nos mains, nos têtes et nos cœurs. Notre joie est de passer nos jours à creuser la place pour la Royaume des Cieux. Il est inouï de savoir si proche, de savoir Dieu si près de nous, de savoir son amour possible, tellement en nous et avec nous, et de ne pas lui ouvrir cette porte unique et simple de la pauvreté en esprit. ».

Parole et vie

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