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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
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Le psaume 109 : « Oui, c’est un psaume difficile! »

Imprimer Par Paul-Henri Plamondon

Pour en savoir plus sur le Psaume 109 (110), nous avons rencontré Monsieur Paul-Henri Plamondon, prêtre et exégète.

Célébrer les Heures: On entend souvent dire que le Psaume 109 (110) est difficile. Pourquoi?

Paul-Henri Plamondon: Oui, c’est un psaume difficile. Cela tient surtout au fait que le texte hébreu est extrêmement obscur. Le verset 3, par exemple, est peut-être le plus difficile à traduire de tout l’Ancien Testament. [«Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté: ‘Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré.’»]

D’ailleurs, des exégètes ont suggéré, avec une pointe d’humour, que les problèmes reliés à ce psaume remontent à très loin. Ils rappellent que Jésus, voulant poser une colle aux pharisiens, leur a demandé de donner une interprétation juste du Psaume 109 (110) (Matthieu 22, 41-46). Et tous sont restés silencieux, incapables de dire un mot! Les exégètes ont, depuis, été beaucoup plus bavards à ce sujet.

Mais revenons à aujourd’hui. Les versions dont nous disposons pour ce texte ne nous permettent pas d’établir une traduction vraiment incontestable de ce psaume. Toutefois, le texte massorétique (texte hébreu établi entre le huitième et le neuvième siècle après Jésus-Christ par des savants juifs) demeure le plus sûr.

C.L.H.: Mais comment expliquer que le texte de ce psaume est aussi obscur, et depuis aussi longtemps semble-t-il?

P.H.P.: Ce psaume fut probablement composé pour un événement exceptionnel, qui ne se répétera pas. Quand un écrit est trop lié à une circonstance particulière (par exemple, la messe pour la visite du pape à Québec en 1984), il ne peut plus servir tel quel. Si un événement semblable survient, on pourra être tenté de ressortir le document déjà préparé et s’en servir à nouveau. Mais il faudra nécessairement apporter des retouches pour l’adapter aux nouvelles circonstances. Il est fort possible qu’une telle opération soit à l’origine des problèmes de compréhension qu’offre le Psaume 109 (110).

C.L.H.: Il est habituel de considérer le Psaume 109 (110) comme un psaume royal, c’est-à-dire reflétant une cérémonie d’intronisation. Serait-ce là l’événement à l’origine de ce psaume?

P.H.P.: Le roi David est probablement derrière le personnage dont il est question dans le Psaume 109 (110). Trois détails nous permettent de l’affirmer.

Premièrement, le verset 3 parle d’une levée en masse du peuple pour la guerre sainte. [La traduction oecuménique de la Bible, la T.O.B. traduit: «Ton peuple est volontaire le jour où paraît ta force. Avec une sainte splendeur, du lieu où naît l’aurore te vient une rosée de jouvence.»] Ce n’est possible qu’avant Salomon qui mettra en place une armée de métier.

Ensuite, le même verset mentionne une «rosée de jeunesse». David était dans la quarantaine au moment de la conquête de Jérusalem qui a conduit à son investiture royale. C’est un âge relativement avancé pour devenir roi. L’oeuvre de conquête du Seigneur n’est pas encore achevée. Pour remplir sa mission, David a besoin d’une nouvelle jeunesse, d’une «eau de jouvence», dirait-on aujourd’hui.

Enfin, nul autre que David aurait eu intérêt à rappeler Melkisédek à la mémoire, surtout après la construction du Temple de Jérusalem. David avait pris Jérusalem, la capitale de Melkisédek et il héritait du prestige du personnage à qui Abraham avait payé la dîme. Ce dernier, en retour, recevait la bénédiction du grand prêtre. Ainsi David héritait de la bénédiction de toutes les nations en Abraham. Il pouvait en retour leur imposer la dîme, les soumettre à son autorité. Son pouvoir impérial, sa prétention à l’empire étaient légitimés.

L’intronisation de David à Jérusalem n’étant pas renouvelable, le Psaume 109 (110) fut adapté pour servir lors d’une consécration royale. Et on oublia l’événement qui avait commandé la rédaction du psaume. Quand il n’y eut plus de roi, à partir de l’Exil à Babylone, de nouvelles situations ont encore nécessité des retouches. Rappelons que cela pourrait expliquer l’état abîmé du texte actuel.

C.L.H.: Au moment où David est intronisé, il est en pleine campagne militaire pour conquérir la Terre Promise. C’est sans doute la raison pour laquelle le Psaume 109 (110) est parsemé d’images de violence. Est-ce bien du Dieu de Jésus Christ dont il est question?

P.H.P.: Il est vrai que ces images constituent pour plusieurs un obstacle de taille à la prière à l’aide des psaumes. Mais reconnaissons que l’Ancien Testament n’est pas chrétien bien qu’il nous conduise au Christ. Quand Jésus priait, il priait avec les psaumes. C’était la prière officielle de son peuple. Aussi avons-nous besoin de «christianiser» les psaumes, en les priant à la manière du Christ.

Avant de reconnaître le Dieu Amour pour toute l’humanité, il faut le reconnaître proche et Amour pour son peuple, à travers l’histoire d’Israël. Dans sa conquête de la Terre Sainte, Israël a développé l’image du Dieu guerrier, qui soutient son peuple en lui octroyant la victoire de ses ennemis. Au cours des siècles, Israël va côtoyer son Dieu dans une relation d’Alliance. Il sera ainsi amené à purifier l’idée qu’il se fait de Dieu, à préciser son vrai visage.

Ce cheminement d’Israël que Dieu a su patiemment respecter ressemble à notre propre cheminement à l’intérieur de notre relation à Dieu. Au fond, nous ne sommes pas vraiment chrétiens et chrétiennes; nous le devenons. Et notre prière ressemble souvent à celle de l’Ancien Testament. Elle a à devenir vraiment chrétienne, semblable à celle du Christ. Avec l’Esprit Saint qui prie avec nous, notre prière est appelée à devenir, à la manière du Notre Père, la prière de l’enfant de Dieu que je suis… et que je deviens.

Il n’est pas nécessairement mauvais ou inutile que ces passages ou ces images de l’Ancien Testament nous écorchent un peu les lèvres. Elles cultivent en nous le désir de demander à Dieu qu’il purifie notre coeur des violences et des haines. Ainsi, notre prière devient toujours plus vraie parce qu’elle respecte le vrai visage de Dieu. Pour extirper le mal en nous, encore faut-il être capable de le reconnaître, de le nommer. Quoi qu’on pense, à certaines heures, nous vivons beaucoup plus près de l’Ancien Testament que de l’Évangile.

C.L.H.: Jésus a cité le Psaume 109 (110). Pourriez-vous nous rappeler le contexte dans lequel cela eut lieu? Quel sens Jésus semble-t-il donner alors à ce psaume?

P.H.P.: Jésus a cité le premier verset du Psaume 109 (110). «Oracle du Seigneur à mon Seigneur: ‘Siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie mis tes ennemis comme un escabeau sous tes pieds’». Cette citation revient dans les trois synoptiques (Marc 12, 35-37; Matthieu 22, 41-46; Luc 20, 41-44), dans un contexte semblable. Jésus argumente avec les pharisiens et les scribes sur l’identité du Messie. Il pose à ses interlocuteurs une question d’interprétation à propos de ce verset du Psaume 109 (110).

À l’époque, la tradition faisait du roi David l’auteur du psautier, c’est-à-dire de l’ensemble des Psaumes. Jésus demande aux scribes et aux pharisiens comment David peut appeler «Seigneur» ce personnage que Dieu invite à s’asseoir à sa droite, à partager sa seigneurie divine. On admettait communément à l’époque que le Messie devait être le fils de David. Or la tradition identifiait ce personnage du Psaume 109 (110) au Messie. D’où le problème: comment celui qui est fils de David, donc né de David, peut-il être en même temps le Seigneur de David? Pouvait-on donner les deux titres à la même personne? En énonçant ce problème, Jésus posait la question de l’identité du Messie. Le Psaume 109 (110) laisse entendre que le Messie est plus qu’un fils de David puisque David l’appelait «Seigneur».

Jésus questionnait ainsi toute l’attente messianique de son temps et soulevait la question de sa propre identité. Seules sa résurrection et sa glorification pouvaient y apporter une réponse. L’Église primitive en viendra à affirmer que Jésus, en plus d’être Fils de David selon la chair, est le Seigneur universel en vertu de sa résurrection et de son lien privilégié avec Dieu.

C.L.H.: Merci, monsieur Plamondon, de nous avoir apporté quelques pistes pour nous aider à prier avec le Psaume 109 (110).

Entrevue réalisée par Jean Grou.

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