Billet hebdomadaire,

Responsable de la chronique :
Billet hebdomadaire

Prière à quelques femmes autour d’un certain événement

Imprimer Par Denis Gagnon, o.p.

Vous étiez là! Vous avez assisté à l’événement, d’après les récits bibliques. Il semble que vous regardiez à distance. Il y avait peut-être de la curiosité dans votre présence. Mais vous, les femmes, vous avez un penchant pour les condamnés et les persécutés. Et je serais porté à croire que vous étiez là pour l’homme qu’on bafouait. Vous le compreniez. Quand on a vécu une situation, on comprend d’autres personnes qui vivent la même chose. C’est un peu votre cas à travers les siècles. Donc vous étiez là.

Vous n’avez pas toujours la chance d’être au premier plan. Alors on vous retrouve à distance, ce vendredi-là. De loin. Physiquement de loin, mais pas loin du coeur. À vous faire écarter si souvent, vous avez développé le réflexe de combler les distances par le coeur. On raconte cependant que certaines ont croisé son regard sur la route de la condamnation. Elles pleuraient. Il a simplement dit: «Ne pleurez pas sur moi. Pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants.» Mais vous n’avez pas l’habitude de penser à vous. Vous vous rendez compte plus facilement du mal des autres que de votre propre mal. Du moins certaines d’entre vous. Et, ce jour-là, vous étiez sans doute du genre.

L’homme élevé de terre, le crucifié, vous le regardiez comme votre enfant quand il souffre, quand il traverse un moment dur. Vous aviez mal avec lui. On ne chemine pas si longtemps avec quelqu’un sans qu’il y ait des attaches. Et vous les femmes quand vous vous attachez, c’est du solide. Vous ne reniez pas à la moindre confrontation. Vous n’êtes pas de cette espèce qui trahit. Du moins certaines d’entre vous. Si vous étiez là, ce jour-là, il me semble que c’est par attachement, par fidélité. Un des récits le laisse entendre: «Les femmes qui l’avaient accompagné depuis la Galilée…», dit-il.

Vous étiez là aussi le surlendemain. Après la grande fête de Pâques, vous vous êtes retrouvées au tombeau. Avec tout ce qu’il faut pour ensevelir un mort. Pas question de faire les choses à moitié. C’est curieux, mais les hommes se cachaient alors que vous, vous vous exposiez. Peut-être qu’il n’y avait pas de danger. À l’époque, les affaires de femmes ne dérangeaient pas beaucoup le pouvoir masculin. C’est parfois encore ainsi aujourd’hui.

De toute façon, vous étiez là! C’est tout ce qui compte. Car vous avez eu l’honneur, l’insigne honneur d’apprendre la nouvelle avant le reste de l’humanité. Vous avez trouvé un tombeau vide. Rien d’extraordinaire à première vue. Il y en a toujours eu des tombeaux vides. Mais celui-ci protégeait votre mort au moment où vous l’avez laissé. Et il était vide ce dimanche matin. Vous avez rencontré quelqu’un d’un peu mystérieux. Il vous a appris la nouvelle.

Incroyable, cette nouvelle. Et je comprends qu’on ne vous ait pas cru tout de suite, femme ou pas femme. Et que vous ayez eu des doutes vous-mêmes. Personne ne s’attend à un revirement aussi radical. Une résurrection. Une véritable résurrection après une véritable mort. Un acte de Dieu. Enfin, un «act of God» qui n’est pas une catastrophe. Bien au contraire.

Nous en parlons depuis plus de deux mille ans. Avec parfois l’impression d’avoir usé le disque. Comme une sorte d’accoutumance. N’auriez-vous pas le goût de revenir nous en parler? Il me semble que votre enthousiasme pourrait nous enflammer. Ou du moins nous ébranler. Alors, si le coeur vous en dit, passez donc par ici.

Prière à l’apôtre Pierre

Mon cher Pierre,

Tu dois sûrement te souvenir de cette nuit-là. Entre l’arrestation au jardin et la mort sur la croix. Dans cet entre-deux, tu as renié. Quelle affaire!

Ne serais-tu pas toi-même un entre-deux? Ne sièges-tu pas à mi-chemin entre l’intrépidité et la lâcheté, entre le courage et la peur? Tu avais dit au souper de la veille que tu donnerais ta vie pour lui. Et voilà que tu renies. Il est vrai qu’au jardin tu as dégainé et que le Maître t’a retenu. Peut-être que tu as renié pour laisser les choses aller comme elles devaient aller. Mais elles auraient eu lieu quand même. Tu aurais été semoncé, puis on t’aurait laissé partir. Un pêcheur qui a laissé sa barque pour suivre un illuminé, c’est tout au plus un naïf. Après l’échec de son héros, il retournerait à la pêche. Et la vie continuerait comme avant.

Donc, qu’est-ce qui t’a pris de renier? Où avais-tu la tête? Et le coeur? N’avais-tu pas proclamé un jour une si belle profession de foi qu’elle parcourt encore les siècles comme un modèle? On dirait que tu peux accomplir les plus grands exploits et les plus lâches démissions.

Mais tu es comme ça. Et nous t’aimons ainsi. Oh bien sûr, je ne bénis pas ta trahison. Mais j’aime te voir semblables à nous. Nous nous retrouvons en toi. Nous sommes aussi audacieux que toi, certains jours. Nous pouvons réaliser des oeuvres grandioses. Nous avons débarqué sur la lune et nous parcourons régulièrement l’espace interplanétaire. C’est beau et merveilleux! Nous avons inventé la démocratie pour transformer le monde ensemble. Et que de belles sociétés nous avons édifiées! Mais il nous arrive aussi de céder aux basses besognes. La violence faite aux petits, la torture sur de pauvres gens, le mépris du voisin, la manipulation, ça nous connaît et c’est du genre reniement. Nous renions notre humanité comme tu as renié ton frère. Et nous le faisons avant comme après le chant du coq. Trop souvent sans que nous en soyons dérangés.

Aujourd’hui, Pierre, nous rougissons avec toi. Et nous avons bien hâte que le Ressuscité nous rejoigne sur la rive du lac. Et qu’il nous interpelle: «M’aimes-tu?» Qu’il le fasse trois, dix, mille fois. Jusqu’à nous embarrasser profondément, et que nous répondions avec impatience et remords, s’il le faut. Mais qu’il pose la question et qu’il la pose de siècle en siècle. Que cette question résonne et résonne, entendue ou non, reçue ou non!

Qu’il la pose cette question, lui qui l’avait entendu déjà pour lui-même… Lui qui avait déjà répondu en se laissant condamner et crucifier.

Prière à Simon de Cyrène

Mon cher Simon,

Les livres saints ne disent pratiquement rien de toi. Tu étais le père d’Alexandre et de Rufus, dit-on. C’était sans doute des gens connus à l’époque de la rédaction de l’évangile de Marc. Celui-ci dit que tu rentrais de la campagne. Cela ne signifie pas nécessairement que tu y travaillais. Tu étais peut-être un simple citadin avec un métier de ville, ou un chômeur, ou encore un gros riche. Les évangiles n’en disent rien.

Vaut peut-être mieux que tu restes un inconnu. Et que chacun se transpose lui-même dans ton personnage. J’imagine le malade qui te remplace pour porter la croix de l’illustre condamné. Avec sa souffrance de malade, avec son désespoir de malade, sa peur, son angoisse. Avec la tentation de démissionner. Et celle non moins honorable de se résigner. J’imagine le bois qui meurtrit l’épaule de ce pauvre bougre de malade. Comme une double souffrance. J’imagine le Christ se traînant devant lui. J’imagine le malade le suivre comme un disciple suit un maître. Comme un disciple malade suit un maître malade.

J’imagine… et pourtant l’histoire est pleine de ces tableaux de malades qui regardent le condamné et se laissent réquisitionner pour faire marcher un bout de chemin de croix. Ils sont des milliers et des milliers à porter l’unique croix du Christ et à faire de leur souffrance une passion dans la passion de Jésus.

Tous ces malades n’ont pas cherché la maladie. Quand elle s’est pointée, ils ont résisté. Ils ont nié. Ils ont refusé. Ils ont piqué des colères. Mais surtout ils ont cherché à comprendre, à se comprendre eux-mêmes dans cet état. Que vais-je devenir? Jusqu’où ça va aller? Suis-je encore quelqu’un? Ai-je encore ma place dans la société, dans ma famille? Suis-je encore utile? M’en sortirai-je? Vais-je y passer? Ah, les questions des malades, les terribles questions des malades, aussi torturantes que la maladie elle-même! Aussi lourdes à porter que la croix du Nazaréen!

Les malades cherchent à se comprendre. Souvent, l’exercice les conduit à comprendre les autres, tant d’autres aux prises avec l’épreuve de la souffrance et de la maladie. Ils ont compris d’autres douleurs. Et à travers elles, les douleurs de Jésus. Et je connais de ces malades qui espèrent connaître la même issue que Jésus. Que leur souffrance et leur maladie deviennent jardin pascal, jardin en parfums de printemps, jardin de résurrection.

Mon cher Simon de Cyrène, merci d’avoir accepté de porter la croix du Maître. Tu as donné là une bien bonne idée à tant d’autres qui rentrent difficilement de leur campagne.

Prière à Marie Madeleine

Ma chère Marie Madeleine,

Tu t’es donc retrouvée au jardin ce dimanche matin. Quel temps faisait-il? Inutile de te poser la question, tu devais sans doute être perdue dans tes larmes. Ton maître était mort le vendredi précédent. Ton maître et ton ami. Un frère et plus qu’un frère qui avait osé t’aimer malgré ta situation pas très reluisante.

Avec d’autres femmes, tu avais suivi à distance le va-et-vient d’un tribunal à l’autre, d’une cour de garde à l’autre, d’une rue de Jérusalem à l’autre, jusqu’à la colline du calvaire. Le «Crâne», comme on l’appelait. Tu l’as sans doute regardé jusqu’à son dernier souffle.

Nous ne savons pas comment tu as passé la Pâque entre ce vendredi après-midi et ce dimanche matin. J’ai peine à croire que tu avais le coeur à la fête. Les chants pouvaient bien célébrer la libération, la victoire, le salut de Dieu. Les entendais-tu te proposer l’espérance? À la tête que tu avais le dimanche matin, je ne crois pas que le grand récit de la libération d’Égypte ait pu réveiller en toi l’espérance.

Il est bien normal que la météo ne t’intéresse pas, ce dimanche matin. Mais je t’imagine au petit matin. Juste quand le soleil se lève et que la rosée brille encore. Quand le sol laisse monter une vapeur douce, encore tout engourdie par la fraîcheur. Je veux te voir dans ce décor de printemps avancé, aux portes de l’été. Je veux que ça sente bon les jonquilles, et le muguet, et les tulipes. Je veux que les bourgeons des arbres éclatent aux premiers rayons du soleil. Que les oiseaux chantent et qu’ils soient colorés, flamboyants. Que leur vol dessinent toutes les arabesques de la vie.

Qu’il soit beau, le paysage où tu pleures, Marie Madeleine. Car bientôt tu rencontreras l’éternel printemps. «Marie!», qu’il va dire! Juste cela: «Marie!» C’est assez pour que tu le reconnaisses. Car tu connais bien la musique de ton nom quand c’est lui qui la chante. Tu sais reconnaître ton nom devenu un chant d’amour, la mélodie de ton bonheur.

Pleure toutes tes larmes, Marie. Pleure tes larmes de tristesse. Pleures-les toutes. Tu n’en auras plus besoin désormais. Laisse s’écouler ta tristesse. Il faut beaucoup de place pour ta joie. Car celle-ci sera grande. Elle t’envahira et te débordera.

Prépare-toi, Marie. J’entends des pas dans le jardin. Et ce ne sont pas les pas du jardinier.

Prière à Ponce Pilate

Mon cher Pilate,

Tu aurais voulu te faire un nom que tu n’aurais pas trouvé mieux. Ponce Pilate, gouverneur de Judée, en bonne place dans les évangiles! Peut-être pas la place la plus reluisante, mais une place malgré tout. Juste assez pour traverser les siècles en trônant dans la galerie des portraits de l’histoire.

Les choses ne s’annonçaient pas aussi intéressantes. Les Juifs ne t’appréciaient guère. Tu avais commis quelques gaucheries qu’ils n’ont pas avalées. Je pense à l’affaire des Galiléens que tu as fait massacrer. (Cf. Luc 13, 1) Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Le sang a souvent coulé par tes ordres.

Mais tu me déçois, Pilate, à la manière dont tu as mené le procès de Jésus. Un petit sursaut de justice, tout au plus. Tu saisis bien que l’homme devant toi est innocent. Tu vois bien qu’on cherche à l’éliminer sans raison suffisante. Tu devines sans doute tout le grenouillage qui accompagne sa condamnation par ses compatriotes. Mais ton intérêt est ailleurs: tu penses à ta carrière. Tu oses mêler à l’affaire ta petite politicaillerie.

Tu me déçois, mais tu ne me surprends pas. Nous avons tous tendance à nous protéger, à nous favoriser. «Charité bien ordonnée commence par soi-même», dit-on. Nous confondons charité et intérêt personnel. Toi aussi, tu as voulu sauver le parti plutôt que le pays, ou la justice, ou le bien public.

Toi, le prince, tu as livré à la mort le prince des princes. Tu étais prêt à faire appel à ton armée devant le maître des armées divines. Tu exhibais ta force et ta puissance devant une puissance que tu ne soupçonnais pas. Il y avait quelque chose de dérisoire dans ton affaire. On dirait une fourmi qui nargue un éléphant.

Tu es disparu du décor après cela. Nous ne savons pas ce que tu es devenu. As-tu regretté? L’homme que tu as livré a-t-il hanté tes nuits? As-tu cherché à en savoir davantage sur lui? T’a-t-il séduit au point que tu aies décidé de te mettre toi-même à sa suite? Nous ne savons pas. Probablement que cela restera ton secret pour les siècles des siècles. L’histoire en cache toujours plus qu’elle n’en montre.

Tu as posé une question à Jésus. Tu as demandé: «Qu’est-ce que la vérité?» Probablement que tu n’attendais pas de réponse. J’espère bien que maintenant la vérité te saute aux yeux, que tu vois tout en pleine clarté.

Prière à Marie

Je te salue, Marie.

Je te salue au petit jour d’un certain vendredi,

quand les autorités de ton peuple ont décidé du sort de ton fils.

Je te salue le long des rues de Jérusalem,

si tu étais là comme la coutume le laisse entendre.

Je te salue, mêlée à la foule,

seule dans la foule avec ta douleur de mère.

Je te salue au pied de la croix,

à entendre le murmure de ses dernières paroles,

avant de rendre son dernier souffle.

Je te salue quand il t’a confié les siens.

Il est vrai que les amis de nos enfants sont presque nos enfants,

mais ce jour-là, tu recevais une nouvelle maternité.

Il disait que ses disciples et lui ne font qu’un,

il disait que les voir, leur parler, les servir,

c’est le voir, lui parler, le servir lui-même.

Et que tu partagerais leur passion comme tu as partagé la sienne,

dans ta chair, dans ta douleur de mère, des douleurs d’enfantement.

Je te salue, Marie,

comblée de joie, comblée de douleurs,

comblée d’espérance, comblée d’abandon,

comblée de tous les bonheurs et de toutes les tristesses de la terre,

comblée d’enfants joyeux et d’enfants tristes,

comblée d’enfants comblés et d’enfants dépouillés,

comblée et dépouillée toi-même.

Je te salue, Marie.

Le Seigneur est avec toi

quand ses disciples sont avec toi.

Le Seigneur est avec toi,

le Seigneur des morts et des vivants,

le Seigneur des passions et des résurrections.

Sainte Marie, Mère de Dieu et notre mère,

prie pour nous,

prie pour les enfants que tu as adoptés,

prie maintenant quand ils ont la gorge sèche,

le pas hésitant, la voix tremblante de peur.

Prie à l’heure de notre mort

que nous plongeons dans la mort de ton Jésus,

dans l’espérance de ressusciter avec lui.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Billet hebdomadaire

Les autres chroniques du mois