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Le temps spirituel

Imprimer Par Paul-André Giguère

Pratiquement toutes les grandes traditions spirituelles proposent une structuration du temps. Décembre-janvier a été, pour les Musulmans, le mois de Ramadan. Voici venu le mois de mars qui est marqué, pour les Chrétiens, par le Carême. Appelons cela du temps spirituel. Souvent il s’agit de rythmer la journée. Les Chrétiens pratiquent encore la prière du matin et la prière du soir, ou encore, surtout dans les monastères, la liturgie des Heures qui comporte cinq moments forts. Les Musulmans consacrent également chaque jour cinq moments à la prière. Mais la semaine a aussi son rythme. Les Musulmans consacrent à la prière le vendredi, les Juifs le samedi, les Chrétiens le dimanche. À chaque mois à l’époque de la Bible, on célébrait la nouvelle lune, comme une sorte de reconnaissance qu’il y a quelque chose de sacré dans l’ordre et la régularité de l’univers. Il y a enfin les rythmes annuels, marqués par de grandes fêtes comme Kippour ou Pâques, ou encore par des pèlerinages comme celui qu’on fait à la Mecque ou dans les sanctuaires hindous.

En Occident, longtemps l’Église a rythmé le temps. La vie privée et sociale s’articulait chaque jour autour de la triple récitation de l’Angelus au son des cloches de l’église paroissiale. Chaque semaine autour du dimanche, avec la messe et les Vêpres. Chaque mois autour du premier vendredi du mois. Chaque année autour de la fête de Noël et autour du carême. Il y avait même la présence espacée d’années saintes ou de Jubilé. Aujourd’hui, alors que l’emprise de l’Église sur la vie sociale s’est évanouie, chaque individu est renvoyé à lui-même pour inscrire dans son emploi du temps les pulsations qui rythmeront sa vie et faciliteront son attention à l’essentiel. C’est une sagesse difficile. Se créer une disponibilité pour la prière ou le contact avec une communauté de foi relève souvent de l’exploit. On aurait dit, autrefois, de l’ascèse.

Ces alternances entre temps ordinaire et temps à part sont salutaires pour la vie de l’esprit. On pourrait dire qu’il s’agit de temps arraché au temps. À la manière d’une respiration, il s’agit d’un espace où, comme l’illustre si bien le sabbat juif, l’on se distancie de la dynamique du faire pour s’exposer à celle de l’être. L’être qui contacte ses possibilités et les célèbre. L’être qui contacte sa vulnérabilité et la reconnaît. L’être isolé qui se rapproche des autres et se retrouve comme membre d’une communauté. L’être toujours avec d’autres qui réapprend, grâce au silence par exemple, qu’il est aussi une personne unique et singulière.

Ce temps spirituel comporte aussi ses pièges. À cause de son caractère répétitif, il peut devenir extrêmement routinier et être vécu d’une manière purement formaliste. On peut faire le jeûne du lever au coucher du soleil simplement parce qu’il le faut, pour se conformer à une habitude ou une tradition. Les temps spirituels comportent de plus une dimension très conventionnelle et intemporelle, puisque fixés à l’avance, ils n’ont aucune attention pour ce que vivent les individus. Ainsi, telle journée, décrété depuis toujours jour de réjouissance, peut survenir pour quelqu’un à un moment de grande épreuve. Tel moment consacré à la pénitence et l’austérité peut tomber au moment où quelqu’un éprouve les plus grandes joies de sa vie.

Ceci dit, il est difficile d’imaginer un progrès spirituel qui ne s’appuierait pas sur la présence plus ou moins régulière dans sa vie de temps pour l’Esprit. Du temps pour soi. Du temps pour les autres. Du temps pour Dieu. Du temps pour le silence et pour le recueillement, sans doute, mais aussi du temps pour l’action, qu’il s’agisse de jeûne, d’aumône ou de pèlerinage.

Voilà pourquoi celui ou celle qui sait se recevoir d’une tradition (cf. éditorial de janvier) accueille comme un chemin de sagesse les temps spirituels qu’elle propose. Il lui revient ensuite de voir de quelle manière il ou elle peut les habiter compte tenu de sa condition. C’est un des moyens les plus sûrs de découvrir que le temps ordinaire, c’est-à-dire toute heure, toute journée, toute semaine, tout mois, ou toute année toute la vie, quoi, peut être temps de l’Esprit.

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