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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 39 : L’homme n’est qu’un souffle!

Imprimer Par Hervé Tremblay, o.p.

 

Psaume 39 (38)

02 J’ai dit : « Je garderai mon chemin sans laisser ma langue s’égarer ; je garderai un bâillon sur ma bouche, tant que l’impie se tiendra devant moi. »

03 Je suis resté muet, silencieux ; je me taisais, mais sans profit. * Mon tourment s’exaspérait,

04 mon coeur brûlait en moi. Quand j’y pensais, je m’enflammais, et j’ai laissé parler ma langue.

05 Seigneur, fais-moi connaître ma fin, quel est le nombre de mes jours : je connaîtrai combien je suis fragile.

06 Vois le peu de jours que tu m’accordes : ma durée n’est rien devant toi. L’homme ici-bas n’est qu’un souffle ;

07 il va, il vient, il n’est qu’une image. Rien qu’un souffle, tous ses tracas ; il amasse, mais qui recueillera ?

08 Maintenant, que puis-je attendre, Seigneur ? Elle est en toi, mon espérance.

09 Délivre-moi de tous mes péchés, épargne-moi les injures des fous.

10 Je me suis tu, je n’ouvre pas la bouche, car c’est toi qui es à l’oeuvre.

11 Éloigne de moi tes coups : je succombe sous ta main qui me frappe.

12 Tu redresses l’homme en corrigeant sa faute, + tu ronges comme un ver son désir ; * l’homme n’est qu’un souffle.

13 Entends ma prière, Seigneur, écoute mon cri ; ne reste pas sourd à mes pleurs. Je ne suis qu’un hôte chez toi, un passant, comme tous mes pères.

14 Détourne de moi tes yeux, que je respire avant que je m’en aille et ne sois plus.

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Voici un psaume « tristounet », dans lequel le psalmiste fait part de son angoisse devant la vie humaine. Il n’y a guère d’hésitation sur son genre littéraire; il s’agit d’une lamentation individuelle au « je » omniprésent. Dans une première partie (v. 2-7), le psalmiste décrit son épreuve sans jamais préciser de quoi il s’agit et expose son cas au Seigneur. D’abord, il ne veut pas se plaindre (v. 2-4), mais, plus tard, il ne peut plus s’en empêcher et de déplore la brièveté et la vanité de la vie humaine (v. 5-7). Dans une seconde partie (v. 8-14), il affirme que son espérance repose en Dieu (v.8-9), dont il implore l’aide et le pardon (v. 10-14). Chaque partie est divisée en deux sections qui se correspondent par des répétitions de mots. Ainsi les v. 2-4 sont parallèles aux v. 8-11 grâce à la répétition de « ma bouche » et de « je me tais »; quant aux v. 5-7, ils sont parallèles aux v. 12-14 grâce aux mots « Yhwh », « plus rien » et « oui, tout humain est un souffle ». Au point de jonction des deux parties (v. 7c-8a), il faut noter le rôle des pronoms interrogatifs « quoi? »

La progression dramatique est remarquable. Aux v. 2-7, le psalmiste raconte son drame émotionnel : une décision de garder le silence (v. 2) produit un impact négatif sur son équilibre personnel puisque, on a beau ne pas parler, le problème fait quand même souffrir à l’intérieur (v. 3); enfin, le trouble intérieur devient si insupportable que la décision de se taire est impossible à garder (v. 4). Mais pourquoi avoir pris la décision de garder le silence ? Le psalmiste affirme n’avoir pas voulu donner raison aux impies qui nient l’amour et la justice de Dieu. En plus de son épreuve, le psalmiste aurait dû supporter le sarcasme de ses ennemis affirmant qu’ils avaient bien raison et que son sort était mérité. Mais s’il attendait de son silence une atténuation de son épreuve, c’est plutôt le contraire qui arrive. Se privant de la consolation d’extérioriser sa peine, c’est en lui que gronde l’orage… À ce jeu de garder le silence et de ne rien dire, comme c’est souvent le cas, le mal s’aggrave : le cœur en feu, le psalmiste décide donc de laisser sortir la plainte qu’il s’efforçait jusqu’alors de retenir en lui.

Il faut admirer ici combien le psalmiste a conscience de ses responsabilités. Sa foi peut le déconcerter, voire le scandaliser, il ne se reconnaît pas pour autant le droit d’en faire état, du moins devant ceux qui ne la partagent pas. Il se sent le témoin d’une vérité dont il est responsable et dont il ne peut saper l’autorité en discutant des faits qui le dépassent, comme la providence divine ou sa manière de gouverner le monde.

Le psalmiste soumet donc à Dieu ce qui le hante, sans ménagement, avec une pointe de reproche même. Aussi, aux v. 5-7, se rendant compte de la brièveté de la vie humaine et de l’inutilité de sa décision première, le psalmiste demande-t-il au Seigneur de connaître au moins le temps qu’il lui reste à vivre, comme si cela pouvait dans le fond changer quelque chose… Dans ces versets, se dégage l’idée, au centre, de caducité humaine exprimée par deux mots (v. 6). D’abord « empan » ou « palme », façon ancienne de mesurer avec les doigts étendus de la main (cf. Jr 52,21). Dire que la vie humaine est d’un empan, c’est indiquer qu’elle est très courte. Puis le mot « buée / souffle », rendu célèbre par Qohélet (« vanité des vanités, tout est vanité » Qo 1,2.14; 2,1.11.15.17.19.21.23.26). De chaque côté de ce centre on affirme que personne ne sait exactement la durée de ses jours ni ce qui va se passer sur terre après la mort, ni ce que les descendants vont faire de l’héritage. Aussi, au v. 7, encore une fois comme Qohélet (Qo 2,18-22), le psalmiste se demande : « Rien qu’un souffle, tous ses tracas; il amasse, mais qui recueillera? » Celui qui accumule des richesses, non seulement n’a pas le temps d’en profiter mais meurt sans même savoir à qui profitera le fruit de ses labeurs (Qo 4,7-8; 5,9-16; Ps 49,11; Si 14,15; Jb 27,16-17).

Aux v. 8-14, dont le début est marquée par le mot « maintenant », le psalmiste s’ouvre au mystère de l’action de Dieu. Il exprime son espérance, impliquant, de la part de Dieu, le pardon des péchés et une sorte d’oubli de l’échéance fatidique, ce qui résulterait pour lui en un sursis, une prolongation de ses jours sur la terre. Le psalmiste demande donc au Seigneur d’être libéré de l’angoisse provoquée en lui par le mystère de la mort. De là l’antithèse entre la non connaissance et la connaissance, entre un mutisme de contention et un mutisme d’ouverture spirituelle, voire de contemplation, entre un simple besoin psychologique de prévoyance ou de connaissance de l’avenir et une demande de salut et une affirmation de confiance. Son interrogation est teintée de mélancolie. Les choses étant ce qu’elle sont, c’est-à-dire la vie étant courte et l’épreuve inévitable, que peut-on attendre? Y a-t-il un recours possible ou doit-on sombrer dans le désespoir? Au v. 9 « Délivre-moi de tous mes péchés » suppose encore le principe de rétribution puisque le châtiment est considéré comme une conséquence du péché. Mais l’épreuve ne punit pas toujours; elle purifie aussi. Autrement dit, la souffrance peut jouer un rôle pédagogique. Devant l’apparente impasse du dialogue entre Job et ses « amis », c’est là la thèse d’Élihu (Jb 32–37). Au v. 10 le verbe au présent « je me tais » exprime l’émerveillement devant ce mystère de la pédagogie divine, semblable à la réaction de Job qui « met la main sur sa bouche » après les discours de Dieu, stupéfié de la majesté et de la toute-puissance de Dieu (cf. Jb 40,4). Sans tout comprendre de la cause des épreuves, il reste à faire confiance à Dieu, à s’en remettre à lui. Au v. 11 le psalmiste demande encore à Dieu, comme fruit de son pardon, la fin de son épreuve, le retrait de la main qui pèse sur lui. Le v. 12 sur le désir humain rongé par la mite ou la teigne est intéressant. Il faut se souvenir qu’il était difficile de défendre contre les mites les étoffes précieuses qui tombaient en poussière (cf. Is 50,9; 51,8; Jb 4,19; 13,28; Mt 6,19; Jc 5,2). C’est encore une allusion à la brièveté de la vie humaine et à son effritement continu. Le v. 13 affirme que l’homme est toujours sur cette terre un étranger, un simple passant. Le psalmiste demande donc de pouvoir, du moins avant l’heure de la mort, goûter quelque temps la joie de vivre. Encore ici, on rejoint l’empirisme de Qohélet sur la jouissance du présent, don de Dieu (Qo 9,5-10). Au v. 14 le psaume se termine par un cri déchirant. Le psalmiste supplie Dieu de lui laisser un peu de répit avant qu’il s’en aille au Shéol duquel il ne reviendra jamais. Il faut en effet que les justes trouvent ici-bas un peu de bonheur, car « les morts ne savent  rien, et il n’y a plus pour eux de salaire… Il n’y a ni œuvre, ni raison, ni science, ni sagesse, dans le shéol où tu vas » (Qo 9,5.10). La façon abrupte dont se termine le poème et le peu de confiance dans la finale laissent penser que le psalmiste garde un goût amer à la bouche au sujet de la rétribution terrestre qu’il attend de la miséricorde divine.

Résumant le commentaire que nous venons de faire du psaume, on aura remarqué combien il s’agit d’un psaume moderne quant à l’angoisse devant la mort et le désir de connaître son avenir. Mais là où le poème a besoin de relecture et d’actualisation, c’est sur le plan eschatologique. En effet, le judaïsme n’a cru en la vie éternelle qu’à un époque tardive (2e siècle avant Jésus Christ). Auparavant, le séjour des morts, le fameux « shéol », était ce lieu souterrain où les morts, sans distinction entre les justes et les impies, menaient une espèce de demi-vie. La mort était considérée comme une réduction à presque rien, une espèce de retour au néant, sans espérance. Les textes bibliques ne s’accorde pas sur la présence ou l’absence de Dieu en ce lieu. On comprend donc pourquoi la vie terrestre, et surtout la juste récompense de ses actions sur la terre, ait revêtu une extrême importance.

Le psaume aborde donc, à propos d’une expérience douloureuse, le problème général de la misère humaine. La clé de lecture se trouve aux v. 8-9. Le psaume ne propose pas de solution précise ou facile, mais une espérance; il n’est pas une réponse doctrinale, mais un éveil à la condition réelle de l’homme qui secoue sa léthargie en lui rappelant sa réalité.

Le Ps 39 trouve de nombreuses résonances dans le reste de l’Ancien Testament. Le principe de rétribution si souvent affirmé dans tout l’Ancien Testament a été remis en question surtout par Job ou Qohélet, auxquels nous avons fait allusion. Comme notre psalmiste qui, au v. 14 osait dire à Dieu : « Détourne de moi tes yeux que je respire, avant que je m’en aille et ne sois plus », quelques rares textes vont même plus loin en accusant Dieu d’être responsable de cette injustice. Considéré comme un ennemi, on ne veut plus de relation avec lui, comme Job : « Cesseras-tu enfin de me regarder, pour me laisser le temps d’avaler ma salive? » (7,19; cf. 10,20-21; 14,5-6). Mais contrairement à Job, le psalmiste rejoint Qohélet dans son amour de la vie, aussi courte soit-elle.

En fin de parcours, la relecture chrétienne n’est pas nécessairement évidente, vu la densité du sens premier qui paraît tout à fait suffisant. On a parlé de l’exemple du Christ silencieux et muet devant ses juges, qui avait mis en Dieu son espérance, mais il ne s’agit là que d’un rapprochement extérieur, le psalmiste et Jésus gardant le silence pour des motifs différents. Parlant des ancêtres d’Israël, la lettre aux Hébreux (11,13-16; cf. 1 P 2,11-12) citant le Ps 39,13, rappelle qu’ils étaient des étrangers et des voyageurs sur la terre, offrant au chrétien les fondements de cette spiritualité du voyage ou du pèlerinage. Le concile Vatican II a aussi parlé de l’Église comme d’un peuple en marche (LG 8-9). On a peut-être aussi une allusion en Jc 4,14.

Hervé Tremblay o.p.

Collège universitaire dominicain
Ottawa, ON, Canada

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