Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Nicolas Burle, o.p.
Méditation chrétienne

L’Esprit Saint répandu dans nos cœurs

Imprimer Par Éric de Clermont Tonnerre, o.p.

On a parfois noté que, lorsque Dieu appelle Abraham pour qu’il quitte son pays et se mette en route vers le pays promis, il lui dit ceci, littéralement : « Va vers toi, de ton pays, de ta parenté » C’est la même expression qui est utilisée lorsque l’amant du Cantique des Cantiques dit à son amante : « Lève-toi ma bien-aimée. . . » ; « Lève-toi vers toi-même… » Dieu appelle l’homme non à monter dans les hauteurs, non à se hausser jusqu’à Lui, mais à descendre vers sa propre vie. « Zachée, descends vite, car il me faut aujourd’hui demeurer chez toi. » Et le fils prodigue rentre en lui-même avant de prendre la décision de retourner chez son père.

Ainsi, l’invitation de Dieu à sortir de nous-mêmes pour nous présenter devant lui dans toute notre dignité et notre hauteur s’adresse également à nous depuis les profondeurs de notre être intérieur. Cet appel se révèle être l’appel à un exode à la fois vers Dieu qui nous attend, vers nous-mêmes, et vers les autres.

Or, Dieu a répandu son Esprit dans les profondeurs de notre être.

L’Esprit Saint, le mal-aimé, dit-on parfois, dans la tradition chrétienne occidentale ; serait-il, à l’inverse, le dans les traditions orientales ? Peut-être est-il plutôt pour nous le méconnu. Il est vrai qu’à la différence de l’œuvre du Fils qui eut pour caractéristique d’être visible et d’être « vue », l’œuvre de l’Esprit-Saint a pour caractéristique d’être cachée. Le Fils et l’Esprit Saint sont appelés, par le grand théologien des premiers siècles de l’Église, saint Irénée de Lyon, « les deux mains du Père ». L’Esprit Saint serait-il alors « la main cachée » du Père ? Dans ses écrits, Catherine de Sienne, utilise souvent la formule « la main de l’Esprit » ou « la main de l’amour ».

Quoi qu’il en soit, l’Esprit Saint est surprenant et il semble marqué par bien des paradoxes. Il est dit le protecteur, le défenseur, celui qui « garde », ou plutôt qui aide les hommes garder les commandements du Seigneur, à y être fidèles. Il est la « mémoire » des paroles du Seigneur : « Il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. » Il est donc le « conservateur » par excellence ! Pourtant, nous le savons, l’Esprit Saint nous ouvre à la nouveauté. Il nous tourne vers l’avenir. Il est l’Esprit libérateur, l’Esprit des prophètes qui ébranle tous les « conservatismes » mortifères, l’Esprit qui « fait toutes choses nouvelles ». Jésus reprochera leur conservatisme aux pharisiens qui avaient tant de mal à s’ouvrir à la nouveauté du Royaume.

Autre paradoxe qui caractérise l’œuvre de l’Esprit : elle crée du désordre, de la confusion. Le jour de la Pentecôte, c’est un violent coup de vent, c’est une grande confusion et une grande dispersion ; chacun parle une autre langue, à tel point que certains disent : « Ils sont ivres, pleins de vin doux ! » Mais ce désordre provoqué par l’Esprit a pour but une nouvelle harmonie, non pas celle que bâtissent les hommes dans leur société, mais celle qui fait de tout homme un enfant de Dieu et de tous les hommes des cohéritiers potentiels de Dieu avec le Christ.

Mais je voudrais insister sur le troisième paradoxe. On imagine l’Esprit Saint comme quelque peu volatil : il échappe, il s’échappe. Un peu souffle, un peu gaz, un peu fantôme… un esprit. Jésus n’a-t-il pas dit : « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient, ni où il va. » D’où une conception de la vie spirituelle qui se situerait un peu entre ciel et terre. . . comme ces quelques jours qui séparent la Pentecôte de l’Ascension où l’on ne sait plus très bien où l’on doit se situer entre le ciel et la terre, là•-haut avec le Christ monté au ciel ou ici-bas, avec l’Esprit !

Pourtant — et nous l’oublions — l’Esprit est paradoxalement celui qui permet aux réalités humaines et spirituelles de prendre corps, de prendre chair, de remplir concrètement nos existences quotidiennes. L’Esprit est pour le corps, pour le corps vivant. Notez bien, dès le commencement : « Dieu modela l’homme avec la glaise du sol. Il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. » Et rappelez-vous : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? — L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. » Et le Verbe s’est fait chair ! Un enfant, une vie nouvelle, une vie reçue de Dieu et donnée aux autres. Lorsque nous célébrons l’Eucharistie, nous invoquons deux fois l’Esprit Saint, une première fois, avant la consécration, pour que le pain et le vin deviennent « corps » et « sang » du Christ, et une seconde fois, après la consécration, pour qu’en communiant au corps et au sang du Christ, nous fassions ensemble « un seul corps », le corps du Christ, l’Église.

Il y a donc un lien vital entre l’Esprit Saint et le corps et la chair.

L’œuvre de l’Esprit est cachée. Elle se réalise au plus secret des corps, des cœurs, au plus secret des existences humaines quand l’homme, la femme ont soin du corps et de l’âme de leur prochain comme d’eux-mêmes.

Le travail de l’Esprit se réalise dans le secret, dans les douleurs des enfantements, les murmures et les gémissements de la vie, comme dans la rumination de la parole de Jésus, répétée par les croyants au creux de leurs vies et de leur prière. Son travail est secret, mais c’est lui qui donne forme, qui donne identité d’enfant de Dieu. Sa puissance de vie nous rend uniques, comme le Fils unique, et différents, car chacun est unique.

La vie chrétienne est de l’ordre de l’artisanat ou de l’arc. Elle s’apprend. Elle est un travail de la matière, des couleurs, des sons et des mots, de la joie et de la douleur, de la jeunesse et des vieillissements. Et c’est l’Esprit Saint qui, avec la Parole du Christ qui nous appelle, se joint à notre esprit pour donner formes heureuses et harmonieuses à nos vies personnelles, familiales et communautaires, malgré le péché qui nous blesse et la mort qui nous mord.


Extrait de : CLERMONT-TONNERRE. Éric. Fierté de l’espérance. Salvator, 2019.

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