Dieu en famille,

Responsable de la chronique : Raphaël Pinet
Dieu en famille

Là où tu ne voudrais pas aller

Imprimer Par Raphaël Pinet

 

Ma grand-tante à Montréal réside dans un EHPAD privé (CHSLD), privé au sens large. Privé de tout : pas de service, simplement le toit et le repas mais aucune animation. Même à Noël, les résidents restent dans leur chambre pour un jour aussi ordinaire qu’un autre, dénué de vie communautaire. Il y aurait de quoi désespérer et c’est certainement ce que font certains pensionnaires, oubliés de tout et de tous.

Fleurette à près de 93 ans, ne peut visiter sa sœur aînée, ma belle-mère, qu’épisodiquement. Elle ne pouvait que se faire un sang d’encre quand ma belle-mère a contracté le coronavirus et … s’en est sortie.

L’horizon de Fleurette s’est rétréci aux dimensions d’une chambre malgré sa mobilité et au carré de verdure sur lequel donne sa fenêtre. Elle me fait penser à la parole de l’Évangile de Jean :

« Amen, amen, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller » Jn 21,18

Fleurette est d’une génération où la foi enseignée et pratiquée, tournait allègrement autour de la peur et de la culpabilité, de toutes les passions tristes que dénonçait en son temps Spinoza. De santé fragile _ une de ses sœurs aînées Simone est morte prématurément de la tuberculose _ Fleurette a passé sa jeunesse alitée, refusée dans les communautés religieuses de son temps en raison de sa trop grande faiblesse. Elle avait hâte de mourir, disait-elle en riant et sa couleur préférée était le noir !

En bref, vous vous attendrez à voir déambuler dans des couloirs sombres une vieille dame voûtée par le chagrin et la solitude. Mais l’Esprit-Saint veille sur sa créature et l’a dotée d’un tempérament plein de couleurs. Vive, pétillante, pleine d’humour (mais un rien susceptible), imprudente au volant tellement elle se grisait de vitesse dans sa jeunesse, vous aurez un tableau plus juste de cette personne qui déambule dans les couloirs, oui, mais pour visiter les autres pensionnaires. Elle a le souci des autres et se demande comment on pourra rendre ses voisines moins seules. Une de ses compagnes est Roumaine et ne parle pas un mot de français mais elle fait tout pour pouvoir communiquer avec elle. Et elle voudrait apprendre l’anglais qu’elle a négligé toute sa vie.

Fleurette a grandi sur un sol rocailleux et les vents n’ont pas toujours été tendre avec elle. Elle a les manques d’une génération et les accidents de son enfance. Mais l’amour qui l’anime en dit plus sur Dieu que beaucoup de théologiens.

Elle n’est pas où elle voudrait être mais elle met de la vie là où elle est !

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