Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.
Méditation chrétienne

Réfléchis ton Soi  !

Imprimer Par Dominique Collin

Que notre Soi soit comme «  compris  » dans le regard que nous portons quand nous entendons ce que nous lisons nous amène au principe fondamental de toute véritable compréhension du texte  : le principe de réflexivité. La réflexivité est un principe actif de (re)commencement  ; elle signifie pour le sujet la possibilité de se réfléchir dans ce qu’il lit, et, dans ce réfléchissement, de voir advenir son Soi. 

C’est ainsi que se présente l’Évangile  : il est comme un miroir donnant à voir le Soi, la plupart du temps invisible à notre regard puisque nous ne voyons jamais que notre double… On se méprend habituellement sur le sens à donner à l’exhortation de «  pratiquer  » l’Évangile (ainsi qu’on se méprend sur le sens de la «  pratique  », la renvoyant aussitôt et presque exclusivement à l’assistance dominicale à la messe…). L’Évangile ne s’applique pas comme on applique un règlement ou un mode d’emploi. Non, il s’agit de s’appliquer à découvrir ce Soi caché dont les Écritures sont le dévoilement. 

C’est ce que laisse entendre ce passage suggestif de l’épître de Jacques  : «  Mais soyez les réalisateurs de la Parole, et pas seulement des auditeurs qui s’abuseraient eux-mêmes. En effet, si quelqu’un écoute la Parole et ne la réalise pas, il ressemble à un homme qui observe dans un miroir le visage qu’il a de naissance  : il s’est observé, il est parti, il a tout de suite oublié de quoi il avait l’air  » (Jc 1, 22-24). Avec un véritable talent pédagogique, Jacques peint une petite scène comique, une parabole, qui pointe le ridicule d’un homme qui, se regardant dans un miroir, verrait qu’il vaut mieux qu’il mette de l’ordre dans son apparence, comme de se coiffer, mais qui, par oubli, inadvertance ou fainéantise, n’en fait rien. L’image du miroir est significative à plus d’un titre  : quand on cherche un miroir, ce n’est pas pour voir le miroir mais pour se voir dans le miroir. On regarde un miroir pour l’image qu’il reflète. Ainsi en va-t-il de notre rapport aux Écritures  : on ne les lit que pour mieux se voir devant Dieu, pour mieux entrevoir la possibilité d’advenir à Soi.

C’est encore le principe de réflexivité du livre-miroir qu’est la Bible qui permet de comprendre ce qu’on entend par le concept théologique de «  Révélation  »  : celui de mettre «  en lumières que ce qui est pour les fidèles la révélation de Dieu est également le lieu possible d’une révélation de soi, d’une découverte de soi. On ne découvre la Révélation qu’en étant découvert par elle  » (Jean-Louis Chrétien, Sous le regard de la Bible, Bayard, Paris, 2008, p.37). En revanche, quand l’Écriture cesse d’être lue comme un livre-miroir, elle fait écran à la révélation du Soi.

Il y a donc une manière d’entendre l’Écriture ou, plutôt, de ne pas l’entendre, qui se contente de la lire (et cette lecture peut être rigoureuse, appliquée, savante ou bien pieuse) sans y entendre qu’elle nous met au défi d’exister  : qu’advient-il de toi  ? Ou, encore  : sans accepter que l’écoute du texte nous mette hors de soi ( il faudrait dire  : hors de son «  moi  ») comme le furent les femmes «  expulsées  » par le tombeau vide. Le texte me met hors de «  moi  » quand j’accepte d’être atteint par les effets déstabilisants qu’il provoque, à savoir des effets de déprise  : d’interrogation, de déplacement, de résistance aussi, mais surtout, de joie. 

En effet, grâce au travail de réfléchissement opéré par le livre-miroir des Écritures, une lumière nouvelle me fait voir ce qui, jusque-là, était obscurci, la possibilité d’exister autrement, de vivre vraiment. Il y a là l’expérience d’une joie nouvelle. Et plus ce réfléchissement s’approfondit, plus la joie s’active en moi. Alors, non seulement je comprends que le texte me comprend – et c’est déjà là source de joie –, mais en plus j’arrive à me comprendre vraiment comme un Soi orienté vers la joie. Ainsi, à elle seule, la lecture – et la compréhension nouvelle qu’elle fait naître – est source de joie. Joie qui s’approfondit et se répète dans ce qu’elle rend possible  : la sortie de l’angoisse. Cet à-venir a pour nom la Joie. «  Maintenant (dit Jésus) je vais à toi et je dis ces paroles dans le monde pour qu’ils aient en eux ma joie dans sa plénitude  » (Jn 17,13). Une parole nous est adressée de la part de la Joie pour que nous comprenions que toute notre vie trouve en elle son Alpha et son Oméga.

Grâce à l’effet de déprise qu’offre la Joie, la tristesse qui consiste à maudire la vie – et donc, fatalement à se maudire soi-même – est «  convertie  » en bonheur d’exister. Bien sûr, la tentation du «  dévivre  » ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique. C’est là un fantasme du «  moi  ». C’est pourquoi il faut sans cesse réentendre la parole de la Vie, regarder à nouveau ce que nous entendons et ne pas laisser tomber dans l’oubli la compréhension nouvelle de notre Soi que le texte nous a révélée. 

On n’a donc jamais fini de s’exposer au miroir de la parole, de se comprendre à sa lumière. Ainsi l’écoute est comme la Vie  : une reprise à l’infini. La Vie, en effet est inséparable de ce qui commence au lieu de finir, de ce qui s’affranchit au lieu de rester emmuré, de ce qui est encore à dire au lieu de tenir à ce qui a été dit. Que l’écriture de la parole de la Vie soit, d’elle-même ouverte à l’infini, c’est ce que dit l’Évangile de Jean, tout à la fin (donc au principe du re-commencement)  : «  Jésus a fait encore bien d’autres choses  : si on les écrivait une à une, le monde entier ne pourrait, je pense, contenir les livres qu’on écrirait  » (Jn 21,25).

Dominique Collin

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Dominique Collin, L’évangile inouï, Paris, Salvator, 2019.

Réfléchis ton Soi  ! Les Écritures bibliques, miroir du «  Livre de Vie  ».


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