Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Nicolas Burle, o.p.
Méditation chrétienne

Sermon sur l’ambition

Imprimer Par Jacques Bossuet

 

Jésus, ayant connu que tout le peuple viendrait pour l’enlever et le faire roi, s’enfuit à la montagne tout seul. (Jean VI, 15)

Je reconnais Jésus-Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu’on lui prépare. Celui qui venait se charger d’opprobres devait éviter les grandeurs humaines ; mon Sauveur ne connaît sur la terre aucune sorte d’exaltation que celle qui l’élève à sa croix, et comme il s’est avancé quand on eut résolu son supplice, il était de son esprit de prendre la fuite pendant qu’on lui destinait un trône.

Cette fuite soudaine et précipitée de Jésus-Christ dans une montagne déserte, où il veut si peu être découvert que l’évangéliste remarque qu’il ne souffre personne en sa compagnie, nous fait voir qu’il se sent pressé de quelque danger extraordinaire ; et, comme il est tout-puissant et ne peut rien craindre pour lui-même, nous devons conclure très certainement, Messieurs, que c’est pour nous appréhende.

Et en effet, Chrétiens, lorsqu’il frémit, dit saint Augustin, c’est qu’il est indigné contre nos péchés ; lorsqu’il est troublé, dit le même Père, c’est qu’il est ému de nos maux : ainsi, lorsqu’il craint et qu’il prend la fuite, c’est qu’il appréhende pour nos périls. Il voit dans sa prescience en combien de périls extrêmes nous engage l’amour des grandeurs : c’est pourquoi il fuit devant elles pour nous obliger à les craindre ; et nous montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les grandes fortunes, il nous apprend ensemble que le devoir essentiel du chrétien, c’est de réprimer son ambition. Ce n’est pas une entreprise médiocre de prêcher cette vérité à la cour, et nous devons plus que jamais demander la grâce du Saint-Esprit par l’intercession de la Sainte Vierge : Ave.

C’est vouloir en quelque sorte déserter la cour que de combattre l’ambition, qui est l’âme de ceux qui la suivent ; et il pourrait même sembler que c’est ravaler la majesté des princes que de décrier les présents de la fortune, dont ils sont les dispensateurs.

Mais les souverains pieux veulent bien que toute leur gloire s’efface en présence de celle de Dieu ; et, bien loin de s’offenser que l’on diminue leur puissance dans cette vue, ils savent qu’on ne les révère jamais plus profondément que lorsqu’on ne les rabaisse qu’en les comparant avec Dieu. Ne craignons donc pas aujourd’hui de publier hardiment dans la cour la plus auguste du monde qu’elle ne peut rien faire pour un chrétien qui soit digne d’estime ; détrompons, s’à se peut, les hommes de cette attache furieuse à ce qui s’appelle fortune ; et pour cela faisons deux choses : faisons parler l’Évangile contre la fortune, faisons parler la fortune contre elle-même ; que l’Évangile nous découvre ses illusions, elle-même nous fera voir ses inconstances. Ou plutôt voyons l’un et l’autre dans l’histoire du Fils de Dieu.

Pendant que tous les peuples courent à lui, et que leurs acclamations ne lui promettent rien moins qu’un trône, il méprise tellement toute cette vaine grandeur, qu’il déshonore lui-même et flétrit son propre triomphe par son triste et misérable équipage. Mais, ayant foulé aux pieds la grandeur dans son éclat, il veut être lui-même l’exemple de l’inconstance des choses humaines, et dans l’espace de trois jours, on a vu la haine publique attacher à une croix celui que la faveur publique avait jugé digne du trône. Par où nous devons apprendre que la fortune n’est rien, et que non seulement quand elle ôte, mais même quand elle donne, non seulement quand elle change, mais même quand elle demeure, elle est toujours méprisable. Je commence par faveurs, et je vous prie, Messieurs, de le bien entendre.


Jacques Bossuet (1627-1704). Evêque de Meaux, membre de l’Académie Française

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