Témoins du Christ,

Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.
Témoins du Christ

La grâce qui coûte et la grâce à bon marché

Imprimer Par Dietrich Bonhoeffer

En 1935, le contexte politique, économique et ecclésial dans lequel Dietrich Bonhoeffer prend la direction du séminaire de Finkenwalde, comme chargé de la formation théologique et pastoral des futurs pasteurs de l’Eglise confessante est on ne peut plus difficile. A 30 ans, il a déjà beaucoup réfléchi aux impératifs du combat contre un ordre dont les fondements et les objectifs ne l’ont jamais trompé. Comment tenir ensemble fidélité évangélique, amour du prochain, respect des lois et résistance active ? Entre 1935 et 1937, Bonhoeffer développera le fruit de ses méditations à la lumière du « Viens et suis-moi ». Le 5 avril 1943, il est arrêté sous l’inculpation d’« affaiblissement du potentiel de guerre de l’Allemagne », en l’absence de preuves concrètes de sa participation au complot contre Hitler. Il sera  pendu par les nazis au camp de Flossenbürg, le 9 avril 1945.


« La grâce à bon marché est l’ennemie mortelle de notre Eglise. Actuellement dans notre combat, il y va de la grâce qui coûte.

La grâce à bon marché, c’est la grâce considérée comme une marchandise à liquider, le pardon au rabais, la consolation au rabais, le sacrement au rabais. La grâce servant de magasin intarissable à l’Eglise, où des mains inconsidérées puisent pour distribuer sans hésitation, ni limite ; la grâce non tarifée, la grâce qui ne coûte rien. Car on se dit que, selon la nature même de la grâce, la facture est d’avance et définitivement réglée. Sur la foi de cette facture acquittée, on peut tout avoir gratuitement. Les dépenses sont infiniment grandes, par conséquent les possibilités d’utilisation et de dilapidation sont, elles, aussi, infiniment grandes.

Le trésor caché

La grâce à bon marché, c’est la justification du péché et non point du pécheur. Puisque la grâce fait tout toute seule, tout n’a qu’à rester comme avant. “Toutes nos œuvres sont vaines.” Le monde reste monde et nous demeurons pécheurs “même avec la vie meilleure”. Le monde est justifié par grâce ; il faut donc (en raison du sérieux de cette grâce, pour ne pas résister à cette irremplaçable grâce !) que le chrétien vive comme le reste du monde ! Le chrétien, donc, n’a pas à obéir à Jésus, il n’a qu’à mettre son espoir dans la grâce !

Ceci, c’est la grâce à bon marché.

La grâce qui coûte, c’est le trésor caché dans le champ : à cause de lui, l’homme va et vend joyeusement tout ce qu’il a ; c’est la perle de grand prix ; pour l’acquérir, le marchand abandonne tous ses biens ; c’est la royauté du Christ : à cause d’elle, l’homme s’arrache l’œil qui est pour lui une occasion de chute ; c’est l’appel de Jésus-Christ : l’entendant, le disciple abandonne ses filets et le suit.

La grâce qui coûte, c’est l’Evangile qu’il faut toujours chercher à nouveau ; c’est le don pour lequel il faut prier, c’est la porte à laquelle il faut frapper.

Elle coûte parce qu’elle appelle à l’obéissance ; elle est grâce parce qu’elle appelle à l’obéissance à Jésus-Christ ; elle coûte parce qu’elle est, pour l’homme, au prix de sa vie ; elle est grâce parce que, alors seulement, elle fait à l’homme cadeau de la vie ; elle coûte parce qu’elle condamne les péchés, elle est grâce parce qu’elle justifie le pécheur. La grâce coûte cher d’abord parce qu’elle a coûté cher à Dieu, parce qu’elle a coûté à Dieu la vie de son fils – “Vous avez été acquis à un prix élevé” – parce que ce qui coûte cher à Dieu ne peut être bon marché pour nous. Elle est grâce d’abord parce que Dieu n’a pas trouvé que son fils fût trop cher pour notre vie, mais qu’il l’a donné pour nous. La grâce qui coûte, c’est l’incarnation de Dieu.

La grâce qui coûte, c’est la grâce en tant qu’elle est le sanctuaire de Dieu qu’il faut protéger du monde, qu’on n’a pas le droit de livrer aux chiens ; aussi est-elle grâce en tant que Parole vivante, Parole de Dieu qu’il prononce lui-même comme il lui plaît. Cette Parole nous atteint sous la forme d’un appel miséricordieux à suivre Jésus sur la voie de l’obéissance, elle se présente à l’esprit angoissé et au cœur abattu sous la forme d’une parole de pardon. La grâce coûte cher parce qu’elle contraint l’homme à se soumettre au joug de l’obéissance à Jésus-Christ, mais c’est une grâce que Jésus dise : “Mon joug est doux et mon fardeau léger.”

A deux reprises, Pierre a entendu l’appel : “Suis-moi !” Ce fut la première et la dernière parole adressée par Jésus à son disciple (Marc 1,17 ; Jean 21,22). Toute sa vie est comprise entre ces deux appels. Entre les deux, il y a toute une vie de disciple dans l’obéissance au Christ. Au centre, se trouve la confession où Pierre reconnaît Jésus comme le Christ de Dieu. Par trois fois, au début, à la fin, et à Césarée de Philippe, Pierre s’est entendu annoncer la même chose : Christ est son Seigneur et son Dieu. C’est la même grâce du Christ qui l’appelle : “Suis-moi !” et qui se révèle à lui dans la confession de sa foi au Fils de Dieu.

La vie chrétienne

A trois reprises, la grâce s’est arrêtée sur la route de Pierre, la grâce une, annoncée trois fois différemment ; ainsi était-elle la grâce propre du Christ et non pas certes une grâce que le disciple se serait personnellement attribuée. Ce fut la même grâce du Christ qui triompha du disciple, l’amenant à tout abandonner à cause de l’obéissance, qui produisit en lui la confession, cette confession qui devait sembler blasphématoire au monde ; ce fut cette même grâce qui appela Pierre, l’infidèle, à entrer dans l’ultime communion, celle du martyre, lui pardonnant ainsi tous ses péchés. Grâce et obéissance sont, dans la vie de Pierre, indissolublement liées. Il avait reçu la grâce qui coûte.

Si la grâce est le “résultat”, donné par le Christ lui-même, de la vie chrétienne, cette vie n’est alors à aucun moment dispensée d’obéissance. Si par contre la grâce est l’hypothèse de principe de ma vie chrétienne, je possède alors, par là même, d’avance, la justification des péchés que je commets pendant cette vie dans le monde.

Je puis donc continuer à pécher, fort de cette grâce, puisque le monde est, en principe, justifié par grâce. Par conséquent, je demeure comme auparavant dans mon existence de citoyen de ce monde, les choses restent ce qu’elles sont et je puis être sûr que la grâce de Dieu me couvre. Sous couvert de cette grâce, le monde entier est devenu “chrétien” ; mais sous couvert de cette grâce, le christianisme est devenu le monde à un point jamais encore atteint. Le conflit est résolu, qui opposait la vie à laquelle est appelé le chrétien et celle qu’on mène en tant que citoyen de ce monde.

La vie chrétienne consiste précisément pour moi à vivre dans le monde et comme le monde, à ne me distinguer en rien de lui ; il ne m’est pas permis, à cause de la grâce, de m’en distinguer en quoi que ce soit !.

La grâce comme hypothèse, c’est la grâce à bon marché ; la grâce comme résultat, c’est la grâce qui coûte. »


Source : www.topchretien.com

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