Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 38 (37) : Je suis à bout. Viens vite!

Imprimer Par Michel Gourgues, o.p.

Psaume 38

2 Seigneur, ne me châtie pas dans ton courroux,
Mon Dieu, ne me reprends pas dans ta fureur.

3 En moi tes flèches ont pénétré,
sur moi ta main s’est abattue,

4 rien d’intact en ma chair sous ta colère,
rien de sain dans mes os après ma faute.

5 Mes offenses me dépassent la tête,
comme un poids trop pesant pour moi;

6 mes plaies sont puanteur et pourriture
à cause de ma folie;

7 ravagé, prostré, à bout,
tout le jour, en deuil, je m’agite.

8 Mes reins sont pleins de fièvre,
plus rien d’intact en ma chair;

9 brisé, écrasé, à bout,
je rugis, tant gronde mon cœur.

10 Seigneur, tout mon désir est devant toi,
pour toi mon soupir n’est point caché;

11 le cœur me bat, ma force m’abandonne,
et même la lumière de mes yeux.

12 Amis et compagnons s’écartent de ma plaie,
mes plus proches se tiennent à distance;

13 ils posent des pièges, ceux qui traquent mon âme,
ils parlent de crime, ceux qui cherchent mon malheur,
tout le jour ils ruminent des trahisons.

14 Et moi, comme un sourd, je n’entends pas,
comme un muet qui n’ouvre pas la bouche,

15 comme un homme qui n’a rien entendu
et n’a pas de réplique à la bouche.

16 C’est toi, Seigneur, que j’espère,
c’est toi qui répondras, Seigneur mon Dieu.

17 J’ai dit : « Qu’ils ne se gaussent de moi,
qu’ils ne gagnent sur moi quand mon pied chancelle! »

18 Or, je suis voué à la chute,
mon tourment est devant moi sans relâche.

19 Mon offense, oui, je la confesse,
je suis anxieux de ma faute.

20 Ceux qui m’en veulent sans cause foisonnent,
ils sont légion à me haïr à tort,

21 à me rendre le mal pour le bien,
à m’accuser quand je cherche le bien.

22 Ne m’abandonne pas, Seigneur,
mon Dieu, ne sois pas loin de moi;

23 vite, viens à mon aide,
Seigneur, mon salut!
(Traduction de la Bible de Jérusalem)

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Ce qui frappe d’abord à la lecture de ce psaume, c’est son uniformité. 22 distiques, le même nombre exactement que les lettres de l’alphabet hébreu. 22 distiques, c’est-à-dire un enchaînement d’autant d’énoncés de deux lignes chacun, correspondant à autant de versets. Dans le tiers exactement de ces 22 versets, intervient le « tu » de supplications adressées à Dieu : au début, aux versets 2, 3 et dans la première partie du v. 4; à la fin, aux versets 22 et 23; entre les deux, aux versets 10 et 16. Dans tous les autres, où l’on retrouve le « je » d’un bout à l’autre, le priant du psaume décrit sa propre expérience de malheur.

Il s’agit d’un malheur à triple visage : le remords, la maladie et l’inimitié. Le niveau moral, le niveau physique et le niveau relationnel : voilà donc une souffrance affectant trois registres fondamentaux de l’expérience humaine.

Dès le début, avant même qu’il ne commence à décrire ses peines et ses tourments, le priant du psaume manifeste qu’il voit dans son malheur un châtiment de Dieu : « ton courroux », « ta fureur », « tes flèches », « ta main », « ta colère » (v. 2-4a). Ce qui le fait souffrir, le sentiment de culpabilité, la maladie, l’incompréhension et le rejet, tout cela n’est, à ses yeux, que les conséquences de son péché. Ce psaume porte donc la marque de la vieille mentalité à laquelle l’évangile de Jean fera écho (Jn 9,2), selon laquelle l’épreuve et la maladie sont le châtiment du péché.

Une fois écartée cette perspective qui sera dépassée par la suite, comme en témoigne Jésus lui-même (Jn 9,3), on reste frappé par la profondeur de l’expérience et de la foi qui s’exprime à travers ce psaume, tout à la fois confession d’un pécheur, lamentation d’un malade et complainte d’une personne isolée et persécutée.

La confession d’un pécheur (versets 4, 5, 19)

Voilà un croyant qui, à trois reprises au moins, sans la moindre réserve, reconnaît son péché : « ma faute », « mes offenses », tout d’abord, aux versets 4 et 5, puis, de nouveau, « mon offense », « ma faute » au verset 19. Sans parler de ce qu’il confesse tout bonnement comme « ma folie » au v. 6.
Qu’a-t-il à se reprocher exactement? Il n’en dit rien, sinon que cela crée en lui une anxiété (v. 19) et un sentiment de culpabilité qu’il se sent impuissant à porter plus longtemps : « comme un poids trop pesant pour moi » (v. 5).

Aussi aigu que soit son remords, aussi conscient qu’il soit de sa faute, ce croyant reste foncièrement attaché à Dieu et d’une confiance inébranlable en lui. Nulle part il ne fait part expressément d’un demande de pardon, comme celles que multiplie par exemple le psaume 51 : « En ta tendresse efface mon péché, lave-moi de toute malice et de ma faute, Seigneur, purifie-moi. Lave-moi, je serai blanc plus que neige, efface de moi toute malice. » Mais il supplie Dieu de le tirer de ce bourbier où il s’est empêtré par sa faute. Jamais, de son côté, il ne voudrait couper les ponts et il espère de tout son cœur qu’il en sera ainsi pour Dieu. « Seigneur, tout mon désir est devant toi, pour toi mon soupir n’est point caché” (v. 10): habité par cette certitude d’être entendu, il est confiant que Dieu saura répondre à son appel (v. 16).

La supplication d’un malade (versets 6-9,11)

Accablé dans sa conscience, ce croyant l’est encore gravement dans sa chair. « Rien d’intact en ma chair sous ta colère, rien de sain dans mes os après ma faute » : après l’avoir ainsi évoquée dès le départ (v. 4-5), il s’attarde en cinq longs versets (6-9.11) à décrire les tourments que lui vaut sa maladie. « Ma chair », « mes os », « mes reins », « mon cœur », mes yeux » : tout y passe des régions affectées de son organisme. La fièvre, l’épuisement, les hurlements de douleur, le rythme cardiaque détraqué, les forces qui abandonnent et ces plaies répugnantes qui font penser à celles d’un lépreux, puanteur et pourriture comme celles d’un cadavre dont l’organisme se décompose encore vivant. À deux reprises, il évoque les retentissements psychiques de ses douleurs corporelles : « ravagé, prostré, à bout », se lamente-t-il au v. 7; « brisé, écrasé, à bout », renchérit-il au v. 9, comme à court de mots pour décrire la détresse qu’il ressent.

Pas plus qu’il ne formule de requête explicite de pardon, il n’exprime de demande de guérison comme celle dont témoigne par exemple la prière d’Ézéchias, le roi atteint de maladie : « Tu me guériras, me feras vivre et voici : ma détresse sera bien-être » (Is 38,16-17). Mais puisque la maladie comme le remords en sont des composantes essentielles, c’est d’elles à coup sûr qu’il demande d’être délivré lorsqu’il supplie Dieu de le sortir de son malheur : « vite, viens à mon aide, Dieu mon maître et mon sauveur » (v. 23).

La complainte d’un être à la fois délaissé et traqué (versets 12-15, 20-21)

À la conscience du mal moral, aux ravages du mal physique, comme s’ils ne suffisaient pas, viennent encore s’ajouter les problèmes de relations aux autres. Et, pour une part au moins, les difficultés de cet ordre apparaissent liées aux deux premières.

Il y a d’abord l’isolement. Redoutant peut-être la contagion, les amis et les plus proches eux-mêmes n’osent s’approcher et se tiennent à distance (v. 12). Puis il y a la persécution et l’inimitié d’une « légion » de personnes sur la malveillance desquelles il a tant à dire que, pour une fois, un distique ne suffit pas : ces gens, dit-il au v. 13, « posent des pièges », « traquent mon âme », « parlent de crime », « cherchent mon malheur », « ruminent des trahisons » (v. 13). Il en remettra encore plus loin en précisant qu’ils « me nuisent à plaisir », qu’ils « m’en veulent sans cause » (v. 20), qu’ils « me rendent le mal pour le bien » et « m’accusent quand je cherche le bien » (v. 21). Peut-être ces attitudes de jugement et de condamnation sont-elles en partie celles de gens marqués, comme les amis de Job, par l’antique vision selon laquelle le mal est conséquence du péché.

Toujours est-il que, face à ce foisonnement de malveillance et de haine qu’il estime injustifiées, le priant du psaume, comme la brebis muette à laquelle se compare le Serviteur d’Is 53,7, a choisi de se taire et renoncé à se défendre (v. 14-15). La réplique, il s’en remet à Dieu lui-même pour la donner à sa place – sans doute en le guérissant et en manifestant ainsi qu’il n’est ni rejeté ni maudit : « C’est toi qui répondras, Seigneur mon Dieu » (v. 16). Abandonné de ses amis, il compte sur la fidélité du Dieu auquel il reste attaché de toutes ses forces au cœur même de sa faiblesse : « Ne m’abandonne pas, Seigneur, mon Dieu ». Alors qu’il se désole de voir ses plus proches se tenir à distance, il continue de compter sur la proximité de Dieu : « Mon Dieu, ne sois pas loin » (v. 22).

Heureux les pauvres en esprit

Dans ce qu’il rapporte des réactions suivant la mort de Jésus, Luc, dans son récit de la passion, note en 23,49 : « Tous ses amis se tenaient à distance ». Dans sa brièveté, cette notation possède deux termes en commun avec le verset 12 du psaume 38. Si l’expérience de Jésus ne pouvait être rapprochée de celle du psalmiste ni sous l’angle du péché ni sous celui de la maladie, elle pouvait l’être en revanche par le biais de l’isolement et de l’abandon.

Pour des personnes croyantes, l’expérience du psalmiste s’avère encore parlante pour elles-mêmes, en tant qu’elle illustre l’attitude fondamentale de la pauvreté en esprit dont il est question, chez Matthieu, dans la première béatitude (Mt 5,3). La pauvreté en esprit, en effet, est faite, pour une part, d’une lucidité sur soi, de la conscience d’une misère, d’une pauvreté, d’une limite ou encore de la soif d’un plus dont on se rend compte qu’on ne pourra jamais l’assouvir par soi-même. Mais ce qui caractérise en propre la pauvreté en esprit, c’est que la reconnaissance de cette misère ou de cette insuffisance tourne vers Dieu. « Je suis pauvre, je suis anxieux de ma faute, je suis à bout » : n’est-ce pas ce que confesse le priant du psaume, avant de s’écrier : « Vite, viens à mon aide, Dieu mon maître et mon sauveur »?

 

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