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Jean-Claude Guillebaud : Voulons-nous d’un monde désincarné ?

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

voulons-nous-d-un-monde-desincarne-promesses-et-menaces-de-cybercultureDans La vie vivante. Contre les nouveaux pudibonds (Éditions Les Arènes, 2011), Jean-Claude Guillebaud nous éveille aux dangers de nouvelles dominations qui s’infiltrent de plus en plus autour de nous. Les grandes mutations numériques, biologiques sont en train de fabriquer un autre monde, un nouveau monde qui consiste a vouloir rompre avec la vie vivante. Les travaux actuels sur le corps et le développement de l’informatique modifient notre rapport au réel. On rompt avec la matière, on vit de plus en plus dans le virtuel. Devant ces nouveaux dangers, Jean-Claude Guillebaud nous invite à résister, et, pour ce faire, à découvrir les possibles que recèle l’idée d’incarnation présente dans la tradition chrétienne.

Voulons-nous d’un monde désincarné ? Telle était la question posée par Jean-Claude Guillebaud. Journaliste durant longtemps, il a fait ce métier avec passion, et passé un peu plus de vingt ans à parcourir les cinq continents et à m’occuper de ce qui allait mal. Jamais je n’aurais imaginé que je verrais souffrir et mourir autant de gens, et en même temps que je verrais , même dans les pires situations, autant de gens capables de trouver en eux la force de ne pas désespérer. Ainsi, je crois que c’est à ces vingt années de tragédies couvertes en tant que journaliste que je dois le fait d’être un homme d’espérance. Et lorsqu’on me demande comment quelqu’un qui a passé plus de vingt ans de sa vie dans les tragédies peut-il demeurer optimiste, je répond : « Ce n’et pas malgré tout cela, c‘est grâce à tout cela ». Je me suis toujours senti interdit de désespérance et de pessimisme. Notre époque comporte des dangers, mais elle n’est pas selon moi, dépourvue de promesses. J’essaierai de vous montrer que ces choses qui nous arrivent, même si celles qui semblent particulièrement menaçantes portent en elles, à bien réfléchir, autant de promesses que de menaces. Ces choses nous placent devant notre propre responsabilité. Notre devoir est de tout faire pour qu’adviennent les promesses et pour conjuguer les menaces. J’ajouterais que dans mon esprit, notamment en ce qui concerne le thème qui nous préoccupe ici, soit la cyberculture et la révolution informatique, il ne s’agit en aucune façon de tout rejeter.

Deux conflits m’ont profondément troublé. D’abord la guerre du Liban qui a duré dix-sept années, au cours desquelles j’ai connu un degré de sauvagerie que je n’avais jamais connu auparavant La vraie question qui se posait sous nos yeux mais qui n’intéressait pas nos journaux respectifs, c’était la question du mal. La question que posait cette guerre était une question spirituelle. Qu’est-ce qui fait qu’un homme ordinaire peut tout à coup devenir tortionnaire de son voisin avec lequel il jouait aux cartes il n’y a pas une semaine.

Le second conflit qui m’avait particulièrement ébranlé, c’est la révolution iranienne. Il a suffi de trois petites années, 1976-1979, pour mettre à bas une des dictatures les plus puissantes du Proche Orient, la grande puissance militaire et policière de la région, soutenue à bout de bras par les États-Unis. En ce qui me concerne, c’était la première fois que je voyais une guerre s’enraciner dans des problématiques religieuses, culturelles et identitaires.

J’avais aussi couvert en Pologne une bonne partie de l’affaire Solidarnosc qui suivait l’élection de Jean-Paul II. Autre expérience fascinante : à partir du milieu des années 1970, le Monde m’avait envoyé dans la Silicon Valley californienne où j’ai eu la chance de voir naître les grandes entreprises que sont aujourd’hui Macintosh, Microsoft, et donc de suivre dès ses débuts cette révolution gigantesque, la révolution informatique.

Couvrir ces événements avait largement contribué à faire naître chez moi ce sentiment que nous allions connaitre des mutations incroyables. Ma carrière de journaliste m’avait aidé à entrevoir dès le début des années 1980 non pas des crises, mais tellement de transformations gigantesques que je sentais bien que nous allions connaître non pas la fin du monde, mais la fin d’un monde.
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Jean-Claude Guillebaud. Voulons-nous d’un monde désincarné ? Promesses et menaces de la cyberculture. Fides, 2013.

 

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