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Responsable de la chronique : Jacques Sylvestre, o.p.
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François Gachoud : Comment penser la résurrection

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

Couv.-resurrection-4-2« Comment penser la résurrection ?»

Certains y croient et d’autres n’y croient pas. Comment interpréter ce phénomène en le considérant dans les textes ? Qu’en disent les témoins ? Pourquoi et comment les disciples du Christ sont-ils passés du doute à la certitude ?

Auteur de « Par-delà l’athéisme » 2007  et « La philosophie comme exercice de vertige » 2011, François Gachoud, né en Suisse en 1941, étudie la littérature à l’Université de Fribourg et se spécialise en philosophie moderne et contemporaine. Professeur, il  donne des cours réguliers, participe à des émissions radiophoniques et prononce nombre de conférences. Il collabore pendant plus de vingt ans au journal «La Liberté» ainsi qu’au journal «La Gruyère» où il continue de s’exprimer régulièrement sur des sujets de société et d’actualité.

Comment penser la résurrection ». François Gachoud nous situe à prime abord face au contexte de l’événement, les apparitions du Christ ressuscité et la manière dont chacun des témoins en a fait le récit. Les évangélistes s’accordent sur un point: des femmes furent les premières à se rendre au sépulcre. Marc est particulièrement explicite sur la narration et la panique dont elles furent l’objet: « Hors d’elles-mêmes », les femmes étaient vraiment dans l’incapacité de croire ce qui relevait de l’impossible. Ainsi de Marie de Magdala à qui Jésus apparaît en premier lieu, elle le prend pour le jardinier. Luc et Jean pour leur part relatent les apparitions aux disciples: « Ils s’imaginaient voir un esprit ».  Tous et chacun de ces témoins  n’arrivaient pas à reconnaitre la réalité physique du corps de Jésus ressuscité. Pourquoi ? Il importe d’autre part de souligner ici l’attitude de Jésus face à la stupeur des disciples, son insistance sur le caractère concret de sa présence charnelle: touchez, mangez. Comme pour les disciples d’Emmaüs, pour croire en la résurrection, ne faut-il pas rencontrer Jésus vivant et le reconnaître en sa chair? Et ce n’est pas évident, semble-t-il.

Comment expliquer et comprendre la stupeur des disciples à la vue du Christ ressuscité, la méconnaissance des saintes femmes au sépulcre et celle des compagnons sur la route d’Emmaüs? Gachoud présente la problématique en terme phénoménologique, phénomène humain: chercher le sens d’un fait vécu à travers les yeux d’un sujet qui rend compte de son expérience. La phénoménologie suggère  une vision d’un monde dans lequel la réalité peut être de ce fait  multiple. Le chercheur reconnaît dans sa poursuite de la vérité qu’il n’y a pas seulement qu’une vérité. La phénoménologie lui demande de rendre compte de la réalité sans chercher à l’interpréter.

Que penser alors si l’on considère la résurrection comme un phénomène humain que les disciples de Jésus ont jugé impensable? Que peut valoir alors la parole de ces témoins? Les disciples n’ont pas attendu ni prévu la résurrection, ils ont commencé par ne pas y croire, jugeant tel événement impossible. Que s’est-il passé pour qu’ils passent ainsi du doute à la certitude?  Pourquoi finalement y ont-ils cru? Le contexte de la résurrection n’est pas à dédaigner, car c’est à partir de la résurrection que le christianisme  a vu le jour et s’est développé à partir de l’événement que les témoins ont prêché, et c’est la substance du message qui a été mis par écrit dans les évangiles et les épitres .

Comment penser la résurrection ? » Avant la rédaction des évangiles, soit environ de trente à quarante ans, l’expérience de foi en la résurrection avait été vécue, proclamée et célébrée. Les Actes des Apôtres relatent l’expérience  en cinq discours de Pierre et deux de Paul auquel le Christ ressuscité serait apparu. (Ga. 1.15; Ac. 9, 22 et 26) Les discours de Pierre (Ac. 2:14-36 + 3:12-26) affirment l’universalité de la prédication de apôtres et le caractère concret de l’expérience fondatrice de la résurrection réservée à ceux que le Christ avait choisis comme témoins.

L’apôtre Paul, au début des années 50, propose son interprétation sur le sens et le mode de résurrection. Dans une réflexion hautement significative (1 Th. 4+5), Paul affirme aux Thessaloniciens que tous ceux qui sont déjà morts auront part à la résurrection, parce que le Christ  est le Messie, et sa résurrection marque le début de l’ère messianique. En 1 Co. 15 et Romains 8, l’apôtre déploie toutes les implications de son interprétation. Nous sommes ici en présence des premiers textes écrits qui nous soient parvenus avec la rédaction des évangiles. L’effet premier de la résurrection selon Paul, et c’est très important, est la délivrance de la mort par la vertu du « souffle de vie » qui instaure l’avènement de l’homme nouveau en la personne du Christ ressuscité. La conception de la vision paulinienne est que tous les hommes sont issus d’une même souche originelle, peuvent se reconnaître dans le Christ ressuscité, figure de l’homme nouveau parce que sa résurrection restaure en eux les vertus du « souffle de vie » perdu à cause du péché d’orgueil en vertu duquel l’homme a voulu s’égaler à Dieu (Gn 3).

Le péché des origines fut l’orgueil : refus d’être créé, désir d’égaler le créateur et de s’approprier ses pouvoirs sur la vie. Le mal a consisté à revendiquer un pouvoir créateur  sur la vie que l’homme ne saurait s’arroger contre son Créateur.  L’histoire du salut sera donc l’histoire des tentatives divines de restauration du « souffle de vie » perdu,  « souffle de vie » voulu par le créateur et dont on ne meurt pas. La phase ultime de cette restauration aboutira à la vie de l’homme intégralement transfiguré par ce souffle, c’est-à-dire la résurrection.  Entre le texte de la Genèse et le texte final des évangiles, tout est finalement question de vie perdue et retrouvée par le « souffle de vie », la résurrection.

« Comment  dès lors penser la résurrection ? » La tradition israélite a toujours été marquée à partir des textes les plus anciens par une conception qui met en évidence la primauté du souffle. Le second récit de la création  (Gn.2:4b-25) nous présente Yahvé comme celui qui donne la vie et la donne en l’insufflant. Il nous faut évoquer ici les fondements de la conception biblique de l’être humain, fait de chair et surtout de souffle divin. Un texte de la Genèse justifie cette réflexion : « Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol. Il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant » (Gn. 1: 26-27 ) « Souffle de vie ».Yahvé apparait dans ce texte comme celui qui donne vie et la donne en l’insufflant.

L’hébreu n’a pas de mot pour dire le corps au sens où nous l’entendons habituellement: un corps matériel séparable de l’âme qui l’informe. La chair n’est pas le corps. Il n’existe pas de corps sans une vie qui l’anime, le « souffle de vie », haleine de Dieu. « Si Dieu ramenait  à lui son souffle, s’il concentrait en lui son haleine, toute chair expirerait à la fois et l’homme retournerait à la poussière », assure le  livre de Job (34.14-15). Dans la pensée originelle de la Révélation, l’homme est cette poussière devenue chair parce que celle-ci est habitée par le souffle vital, « souffle de vie » qui est toujours œuvre de Dieu. Et c’est par ce souffle insufflé que l’homme est appelé à vivre à la ressemblance de Dieu, le Vivant par excellence. Le « souffle de vie » est une haleine que Dieu insuffle dans la pâte humaine et, tant que ce souffle anime la chair, l’homme peut vivre. Le souffle vital ne vient pas de l’homme, l’homme le reçoit de son créateur. Au lieu donc d’être simplement un corps qui occupe un lieu dans l’espace, habitée par le « souffle de vie », la chair devient sujet de vie. Du moment que le corps n’est plus seulement un corps visible possédant l’espace mais sujet impliqué totalement dans la révélation du « souffle de vie », il est une chair.  Quand le « souffle de vie » habite le vivant, il est une chair dans l’invisibilité de la vie. Et quand la vie est là, au coeur d’un corps vivant, c’est une chair et, la vie de la chair est invisible aux yeux comme à toute autre forme d’observation extérieure.  Nous sommes donc invités à opérer une véritable conversion du regard. Ainsi pour comprendre la résurrection, faut-il aller du-delà des apparences charnelles pour saisir la vie qui fait de nous un quelqu’un.

Il n’y a donc  pas de démonstration possible de la résurrection du Christ. Celle-ci relève de la reconnaissance du caractère invisible du « souffle de vie » qui a transfiguré la chair du Christ. L’épisode des disciples d’Emmaüs est révélateur. Ils ne reconnaissaient pas  la présence vivante de Jésus ressuscité en sa chair. Ils voyaient bien le corps d’un inconnu qui cheminait avec eux. Et le fait qu’il leur paraisse inconnu montre encore plus nettement toute la distance qu’il y a entre le corps et la chair du christ désormais transfigurée. Ils le reconnaitront à la fraction du pain : l’eucharistie continuera d’incarner par le « souffle de vie », la  présence vivante du ressuscité une fois le Fils retourné à son Père. Il disparut alors à leurs yeux, signifiant que l’essentiel n’est pas la présence d’un corps visible, mais la présence de la réalité invisible du « souffle de vie » du ressuscité.

Ainsi peut-on penser la résurrection, selon François Cachou: manifestation par excellence de la vie, seconde création, recréation définitive. La résurrection de la chair réalise le dessein final de Dieu sur l’humanité : restaurer le « souffle de vie » en la chair. L’essentiel n’est donc  pas la présence d’un corps visible, mais la présence de la réalité invisible du « souffle de vie » du ressuscité. Ainsi en est-il de l’Eucharistie, pain vivant descendu du ciel, lieu même de notre résurrection anticipée, restauration du « souffle de vie ».

Nécessaire conversion du regard.

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François Gachoud. Comment penser la résurrection. Les éditions du Cerf. 2014

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