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Philippe Charru : Quand le lointain se fait proche

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

1151207-gfAndré Leroi-Gourhan, anthropologue de  renom, en conclusion à de longues analyses de la pierre et des os sur lesquels la main de l’homme traça ses premiers traits, avance l’idée selon laquelle le rythme, exprimé par le chant ou la danse, « marque, il y a cinq millions d’années, l’entrée dans l’humanité des australanthropes ». D’où la réflexion de Philippe Charru: « Je voudrais soutenir ici combien la musique est une voie spirituelle qui nous confirme dans une manière d’habiter le monde ».  La  référence évangélique dans laquelle s’inscrit son essai conduit à chercher une parenté intérieure entre le chemin qu’emprunte en nous la musique et celui qu’emprunta le Verbe en son Incarnation. À la lumière de quelques œuvres musicales, l’auteur tente de découvrir la quête spirituelle et l’inspiration de chacune d’elles. Il prévient cependant: « Chaque style musical appelle une écoute, un accord qui ne va pas de soi, car le style de chacun requiert une oreille désencombrée qui reste en éveil et se laisse rejoindre. Ainsi, l’écoute de la musique prendra pour nous l’allure d’un exercice spirituel ». Écoute, oreille désencombrée, exercice spirituelle, trois mots à retenir.

Philippe Charru est jésuite, titulaire des grandes orgues de l’Église Saint-Ignace, le « Gésu » de Paris, et professeur au Centre Sèvres. Inspiré par le geste du calligraphe chinois, celui du mouvement rythmique et le mouvement de la main réglant celui des voix, Philippe Charru a déjà publié « De la lecture des Écritures à l’écoute de la Parole de Dieu dans la musique de Jean-Sébastien Bach » et « Temps et musique dans la pensée d’Augustin ». Dans son dernier livre, « Quand le lointain se fait proche », l’auteur revisite la tradition mystique dans laquelle il inscrit sa réflexion. Il s’inspire pour ce faire des musiciens compositeurs  Monteverdi, Bach, Mozart, Wagner, Debussy, et des modernes, Schoenberg et  Webern, le tout fondé sur un « savoir écouter ». « Pour l’oreille qui écoute, écrit-il,  il n’y a de musique vivante qu’au présent. ».  Et Charru de citer le mot de Jésus : « Entende qui a des oreilles pour entendre » Écouter, le verbe biblique par excellence, source de communion avec le monde

Un mot définit «  être-avec-le-monde » : sentir. La musique ne nous dit rien du monde, mais nous rend présents au monde. « Sentir », accueillir dans l’instant présent l’émotion qui survient comme une visite la grâce. « Cet art divin ne contraint personne, mais il ouvre le temps et l’espace de notre monde avec douceur et patience ». Citant Stravinsky : « La musique est le seul domaine ou l’homme réalise le présent. La musique, danse et chant de notre relation au monde, délimite l’espace où se joue notre rencontre sous le mode de « sentir », manière d’habiter ce monde, de le traiter, de l’interpréter. L’approche d’une œuvre, picturale ou musicale, doit toujours  tenter de conjuguer une attention soutenue, une reconnaissance de son style différent des autres et la lecture spirituelle qui l’habite. C’est dans cet esprit que Philippe Charru revisitera certains auteurs et l’une de leurs oeuvres plus représentative en musique.

Au Moyen-âge, on pensait musique avec un instrument monocorde. Ce premier pas ne fut pas sans justifier réserves et condamnations de l’Église pour qui ne pensait pas comme elle. Rien n’empêche que le Moyen-âge, fut un temps privilégié de création vocale, expression du cœur et de la personne humaine. Aussi cette musique fut-elle  malgré toute opposition jugée digne de la liturgie chrétienne.

Au XVIIe siècle, avec Monteverdi et les Vêpres de la Vierge, s’éveille le style baroque, art polyphonique approuvé par le Concile de Trente. La parole de Dieu était alors reconnue comme source d’expérience spirituelle. Luther fournit à ce temps des textes d’une intelligibilité remarquable. Commençait alors une exploration passionnée de la voix humaine.

Puis vint Jean Sébastien Bach avec «  L’Offrande musicale » et » L’Art de la fugue ».   « Tout a lieu chez Bach», écrit Webern. Pour Bach, transmettre un art était une manière de se tenir dans l’existence. Aussi Luther, auquel Bach a emprunté tant de textes, considérait-il la musique  comme l’art par excellence susceptible de relation de l’homme avec Dieu. Elle donne pour qui l’écoute sans préjugés de lire la Parole à l’œuvre dans le monde et dans le cœur.

Avec Mozart et son Don Juan, pour Charru à la suite de Kierkegaard, le  véritable concept du christianisme est la plénitude du temps, l’instant conçu comme éternel. « La musique ne nous arrache pas au temps, affirme Jeanne Hersch, le temps de la musique coupe notre temps ordinaire, le surmonte sans l’abolir.»

Considérant le style de Richard Wagner, illustré dans l’opéra Tristan et Isolde,  Philippe Charru titre : « Une nuit dont on ne revient plus ». Le souci de Wagner était de créer une musique en perpétuel devenir, non dans le sens d’une mélodie sans fin, mais par le silence, ce qu’elle ne dit pas mais laisse soupçonner. L’expression la plus éloquente, Wagner l’exprime dans la grande scène du deuxième acte de Tristan. Dans la passion amoureuse à laquelle elle s’abandonne dans l’attente de Tristan, Isolde éteint la torche enflammée accrochée à sa porte. Éteindre la torche était pour elle choisir la nuit, une nuit dont on ne revient plus, nuit insaisissable, inimaginable parce qu’elle relève de la pure intériorité humaine.

Claude Debussy écrivait : « La musique commence là où la parole est impuissante à exprimer, elle écrit l’inexprimable ». Insaisissable musique de Debussy, particulièrement les premières mesures du Prélude à l’après midi d’un faune, où s‘accorde aux forces vives de la nature ce qu’elles ont de plus sensible ! Il écrivait à un ami : « Je me persuade de plus en plus que la musique n’est pas par son essence une chose qui puisse se couler dans une forme rigoureuse et traditionnelle.» Debussy libéra la musique du traditonnel. Il nous oblige à entendre autrement la dissonance jusqu’alors source de tension et d’instabilité.

Pour Arnold  Schoenberg (+1951),  distant de toute pratique religieuse, la question de Dieu demeure centrale: communication avec Dieu et communion avec Lui. L’écriture musicale de Schoenberg témoigne d’une expression vocale en quête d’une parole au-delà de toute parole, de toute représentation et de toute image. On croirait retrouver saint Grégoire de Naziance et l’hymne de l’office des lectures du mercredi. Sans cette qualité d’écoute, il demeure bien difficile d’apprécier l’art de l’artiste comme voie spirituelle.

Enfin de Webern (+1945), la musique sera mal entendue si l’auditeur ne prend ce chemin de solitude et de désert qu’il y exprime. N’empêche que, à ceux et celles qui se laisseront séduire par le chemin webernien, il sera donné de goûter le silence et une découverte du ciel comme on regarde un ciel étoilé. Le chemin vers ce nouveau style musical est un chemin de conversion de l’oreille et non moins de l’esprit, grâce à la brièveté des œuvres et la quiétude qui s’en dégage. À musique nouvelle, nouvelle écoute.

Quand le lointain se fait proche. Tout cheminement  spirituel est possible par la musique mais à condition que l’engouement traditionnel, l’indifférence ou le rejet ne viennent brouiller l’itinéraire d’un « être-avec-le-monde », possible cheminement sur des voies aussi diverses que séduisantes. Toute résistance de l’oreille à la musique,  ne pouvoir et ne vouloir entendre que ce que celle-ci veut bien entendre peut fausser sinon anéantir l’audition. Ce que Brassens traduisait : « Quand je t’explique quelque chose qui ne coïncide pas avec ce que tu voulais que je te dise, tu détournes la conversation. Et l’autre de répondre ; « Moins maintenant… après trois jours d’écoute ! » Et John Cage de rétorquer : « Mais pourquoi est-ce si difficile d’écouter, pourquoi commencer à parler quand il y a quelque chose à entendre ».

Savoir accumulés et mémoires surchargées mettent l’oreille à distance, non seulement quand la Parole divine ou humaine se fait entendre mais non moins quand la musique nous interpelle. Si nous pouvions un jour désencombrer notre oreille ! Écouter comme en un premier printemps, conclusion de la lecture de ce livre de Philippe Charru.

« Quand le lointain se fait proche », livre séduisant et plein de sagesse.

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Philippe Charru. Quand le lointain se fait proche. «La musique, une voie spirituelle». Édition du Seuil, 2011.

 

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