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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc
Cinéma d'aujourd'hui

Des combats extrêmes : LINCOLN et REBELLE

Imprimer Par Gilles Leblanc

Les situations concernant les esclaves et les enfants-soldats ont toujours été considérées comme des abominations dans les sociétés d’hier et d’aujourd’hui. Deux films les abordent de front et les dénoncent dans des registres différents. Le flamboyant LINCOLN du prestigieux Steven Spielberg s’attaque à la question de l’esclavagisme américain au milieu du XIXe siècle tandis que dans l’émouvant REBELLE, le Québécois Kim Nguyen traite avec justesse du fléau des enfants-guerriers en Afrique. Deux productions retenues dans la course aux Oscars 2013: l’un se retrouvant dans douze catégories dont celle du meilleur long métrage et l’autre concourant pour la palme du meilleur film en langue étrangère.

LINCOLN

La beauté et l’élégance de LINCOLN, troisième réalisation de Steven Spielberg sur le thème de l’affranchissement des Afro-Américains (après LA COULEUR POURPRE et AMISTAD), sont mises au service d’un récit fascinant dans lequel le cinéaste évoque, tel un rappel à l’ordre en l’année électorale de 2012, les valeurs fondatrices du parti républicain.

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Washington, 1864. La Guerre de Sécession s’éternise. Tous les yeux sont tournés vers le président américain Abraham Lincoln, qui vient d’être réélu pour un second mandat, afin qu’il accélère le processus de paix entre l’armée de l’Union et les très affaiblies troupes des Confédérés. Or, le président républicain s’objecte à tout compromis. Il veut faire adopter par la Chambre le 13e amendement à la Constitution qui, visant à abolir l’esclavage, mettra à genoux les États du Sud qui en ont fait le fondement de leur économie.

Déjà divisée entre républicains et démocrates, la Chambre se fractionne encore plus sous la pression d’un Lincoln plus déterminé que jamais. Tandis que le vote attendu se prépare et que le représentant Thaddeus Stevens, farouche abolitionniste, milite ouvertement en faveur du 13e amendement, le couple Lincoln se déchire sur la question de leur fils Robert. Jusque là soustrait au service militaire, ce dernier veut joindre les rangs de l’armée.

Dans un mouvement de va et vient patient, Spielberg oppose des scènes d’intérieurs réalistes à des images de champs de bataille expressionnistes rappelant CHEVAL DE GUERRE. L’ensemble harmonisé sans coutures visibles par la superbe photo de Janusz Kaminski. Le scénario joue également sur deux tableaux complémentaires, le privé et le public, qui convergent au dernier acte.

L’interprétation, parfois théâtrale quoique jamais grandiloquente, est dominée par Daniel Day-Lewis. L’acteur anglais en impose dans le rôle-titre, dont il rend à merveille l’autorité, la fierté et l’humanité. En Thaddeus Stevens, grand esprit progressiste sans qui Lincoln n’aurait pu relever son pari, Tommy Lee Jones livre une composition tout aussi inspirée.

REBELLE

«Je ne sais pas si le Bon Dieu va me donner assez de force pour t’aimer», déclare en voix off l’héroïne à l’enfant qu’elle porte dans son ventre. Ainsi s’amorce REBELLE, un drame poignant signé Kim Nguyen (LE MARAIS, TRUFFE) tourné au Congo et dont l’action est campée dans un pays d’Afrique noire anonyme déchiré par la guerre civile.

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À douze ans, Komona est arrachée de son village par les rebelles du Grand Tigre Royal et forcée par eux de tuer ses propres parents. Au cœur de la jungle africaine, la jeune fille éplorée, rebelle contre son gré, n’a d’autre choix pour survivre que de s’endurcir. Et de tuer, puisque c’est là, au départ, la seule utilité d’une enfant-soldate.

Mais bientôt ses visions terrifiantes, qui lui permettent de prédire les assauts des soldats du gouvernement avant qu’ils ne surviennent, sauvent ses compagnons de plusieurs embuscades. Aussitôt, on la sacre sorcière, et le Grand Tigre Royal confirme son statut privilégié en la prenant comme concubine. Or, Komona s’est liée secrètement à Magicien, un adolescent albinos amoureux d’elle, avec qui elle profitera d’un instant d’inattention de leurs ravisseurs pour s’enfuir. Mais leur bonheur fragile, consolidé par leur mariage, n’aura qu’un temps.

Le récit articulé au moyen de flash-backs faiblit légèrement en son milieu, mais il reprend son souffle plus tard pour conduire à un dénouement d’une puissante sobriété, porteur d’espoir. Le film est du reste le fruit d’une recherche colossale sur le phénomène des enfants-soldats, que l’auteur a entièrement assimilé pour la mettre au service d’un récit simple, qui va au cœur du sujet et dit tout sans effort apparent.

L’approche objective de Kim Nguyen – une vérité brute, sans filtre – invite le spectateur à enjamber l’espace qui le sépare de la réalité montrée tandis que la mise en scène discrète laisse le montage, la musique et les interprètes imprimer le mouvement. Dans la peau de Komona, la jeune Rachel Mwanza est stupéfiante d’authenticité. Elle n’a pas volé son prix d’interprétation à Berlin.

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