Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 89/2. Hymne (suite)

Imprimer Par Marc Leroy

29 À jamais je lui garde mon amour,
mon alliance est pour lui véridique ;
30 j’ai pour toujours établi sa lignée,
et son trône comme les jours des cieux.

31 Si ses fils abandonnent ma loi,
ne marchent pas selon mes jugements,
32 s’ils profanent mes préceptes
et ne gardent pas mes commandements,

33 je punirai leur révolte avec le fouet,
leur faute avec des coups,
34 mais sans lui retirer mon amour,
sans faillir dans ma vérité.

35 Point ne profanerai mon alliance,
ne dédirai le souffle de mes lèvres ;
36 une fois j’ai juré par ma sainteté :
mentir à David, jamais !

Sa lignée à jamais sera,
et son trône comme le soleil devant moi,
comme est fondée la lune à jamais,
témoin véridique dans la nue. » Pause.

Mais toi, tu as rejeté et répudié,
tu t’es emporté contre ton oint ;
tu as renié l’alliance de ton serviteur,
tu as profané jusqu’à terre son diadème.

Tu as fait brèche à toutes ses clôtures,
tu as mis en ruines ses lieux forts ;
tous les passants du chemin l’ont pillé,
ses voisins en ont fait une insulte.

Tu as donné la haute main à ses oppresseurs,
tu as mis en joie tous ses ennemis ;
tu as brisé son épée contre le roc,
tu ne l’as pas épaulé dans le combat.

Tu as ôté son sceptre de splendeur,
renversé son trône jusqu’à terre ;
tu as écourté les jours de sa jeunesse,
étalé sur lui la honte. Pause.

Jusques à quand, Yahvé, seras-tu caché ? jusqu’à la fin ?
Brûlera-t-elle comme un feu, ta colère ?
Souviens-toi de moi : quelle est ma durée ?
Pour quel néant as-tu créé les fils d’Adam ?
Qui donc vivra sans voir la mort,
soustraira son âme à la griffe du shéol ? Pause.

Où sont les prémices de ton amour, Seigneur ?
Tu as juré à David sur ta vérité.
Souviens-toi, Seigneur, de l’insulte à ton serviteur :
je reçois en mon sein tous les traits des peuples ;
ainsi tes adversaires, Yahvé, ont insulté,
ainsi insulté les traces de ton oint !

Béni soit Yahvé à jamais !
Amen ! Amen !

(Bible de Jérusalem)

vv. 29-38 : après avoir eu les expressions « à jamais » à trois reprises et « d’âge en âge » à deux reprises dans les vv. 2-5, nous retrouvons, au v. 29, l’expression « à jamais ». De la même façon que nous devons louer Dieu à jamais et que son amour envers nous est aussi à jamais, l’alliance que Dieu a passée avec David est aussi à jamais.

Les vv. 31-32 présupposent la possibilité de voir des rois descendants de David ne plus suivre les commandements divins. Que va-t-il se passer s’ils se moquent des commandements divins, s’ils violent les lois ? Au v. 33, le psaume reprend des expressions de 2 S 7,14 : « Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils : s’il se fourvoie, je le châtierai avec une verge d’homme et par les coups que donnent les humains ». Les relations entre Yahvé et les descendants de David sont comparables aux relations entre des parents et des adolescents lorsque ceux-ci sont en rébellion. En Dt 21,18-21, il est dit que face à un fils dévoyé et indocile, le père et la mère doivent se saisir de lui, l’amener dehors aux anciens de la ville, et là tous les citoyens le lapideront jusqu’à ce que mort s’ensuive. En fait, le père doit traiter le fils de la même façon qu’il doit traiter un esclave rebelle (Ex 21,20).

Dieu a changé d’avis par rapport à Saül, mais il ne fera jamais cela vis-à-vis d’un descendant de David, sa fidélité ne s’écartera jamais d’un descendant de David comme elle a pu s’écarter de Saül (cf. 2 S 17,15 : « Ma fidélité ne s’écartera pas de lui comme je l’ai écartée de Saül que j’ai écarté de devant toi. »). Si les Davidides, les descendants de David, profanent les commandements divins (cf. v. 32), Dieu ne profanera pas son alliance (cf. v. 35). Ce qui sort de la bouche de Yahvé se produit (cf. Is 40,8 : « l’herbe se dessèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsiste à jamais »), toutefois c’est la liberté souveraine de Yahvé de rompre ou non l’alliance.

La mention du soleil et de la lune aux vv. 37-38 n’est pas anodine. Il existe un parallélisme entre « le soleil » qui est « devant moi », c’est-à-dire devant Dieu (v. 37) et « la lune » qui est « témoin véridique » (v. 38). Dans la cour céleste, le soleil et la lune se tiennent devant Yahvé comme deux témoins véridiques. Ils sont là pour témoigner d’une chose : la permanence du soleil et de la lune est la même que la permanence de la monarchie davidique.

vv. 39-46 : Pourtant Yahvé a établi le droit pour lui de châtier le roi, descendant de David, s’il se moque de ses commandements. Mais il va beaucoup plus loin que ce qui a été envisagé au v. 33 : « je punirai leur révolte avec le fouet, leur faute avec des coups ».

Au v. 39, nous avons trois verbes qui expriment avec force le revirement opéré par Dieu vis-à-vis du roi, descendant de David : « tu as rejeté et répudié, tu t’es emporté ». Nous pouvons penser que le roi à qui il est fait allusion ici est le roi Joiakîn, descendant de David, exilé en Babylonie en 597 av. J.-C.. C’est lui l’oint du Seigneur, qui a reçu l’onction, qui a le titre de Messie et qui pourtant va connaître l’exil. Finalement, le descendant de David a subi le même sort que le roi Saül, contrairement à tout ce qu’avait annoncé Yahvé. Le verbe « répudier, rejeter » est le verbe employé par Samuel pour parler, en 1 S 15,23.26, de Saül rejeté par Dieu.

Le verbe « renier, prendre en horreur » du v. 40 est un verbe très rare de la Bible hébraïque, il ne se retrouve qu’en Lm 2,7 qui est une description de l’époque de l’Exil. Les vv. 39-46 décrivent bien ce qui s’est passé en Juda au moment de l’Exil, non seulement la désolation vécue par le peuple, mais aussi un revirement de Yahvé vis-à-vis de la dynastie davidique. Le mot « diadème » du v. 40 est en hébreu le mot nézer, qui est à rapprocher, par exemple, du mot nazir. Il met l’accent plus sur l’idée de consécration que sur l’idée de majesté. Le roi, descendant de David, a été oint par l’huile sainte (cf. v. 21) ; il a été consacré, c’est-à-dire qu’il a été mis à part. Maintenant, Yahvé va le traiter comme quelqu’un d’ordinaire, quelqu’un qui aurait été réintégré au sein du peuple.

Au v. 41, on nous décrit Yahvé comme le vrai attaquant de la ville de Jérusalem. Il a ouvert des brèches dans les murs de la ville et il a détruit les endroits qui devaient assurer la protection comme les forteresses. Les passants du chemin du v. 42 sont les nations étrangères qui n’hésitent pas à piller la ville de Jérusalem. Il y a alors comme une identification du roi à la ville, on parle de choses qui se sont passées pour la ville de Jérusalem comme si cela avait eu lieu pour la personne du roi.

Au v. 43, on ne dit pas que Yahvé a été le vrai attaquant de Jérusalem, mais il a été comme un soutien efficace pour ceux qui ont pris la ville. Alors que Dieu avait promis que David et ses successeurs seraient victorieux de leurs ennemis (cf. vv. 22-24), là c’est tout le contraire qui se passe, c’est comme si Dieu aidait les adversaires de David et de ses successeurs à vaincre !

Les vv. 45-46 décrivent bien ce qui est arrivé pour le roi Joiakîn, descendant de David. Son trône a été renversé jusqu’à terre puisqu’il a été déporté en Babylonie en 597 av. J.-C., remplacé par son oncle Sédécias, en 597, puis par un gouverneur Godolias en 587.

L’expression « renversé son trône jusqu’à terre » du v. 45 va complètement à l’inverse du v. 30 « son trône comme les jours des cieux » et du v. 37 « son trône comme le soleil devant moi ». D’une part, les versets 30 et 37 emploient des images, « les cieux », « le soleil », qui obligent à regarder vers le haut alors que le verset 45 dit que le trône a été renversé jusqu’à terre, vers le bas. D’autre part, les images des cieux et du soleil veulent signifier que le trône de David et de ses successeurs est un trône et une monarchie établis pour toujours alors que finalement ce trône davidique va connaître une fin tragique.

Le v. 46 dit en parlant du roi, descendant de David, « tu as écourté les jours de sa jeunesse », ce qui convient particulièrement bien au roi Joiakîn qui a été déporté en Babylonie alors qu’il était encore très jeune ; puis, « tu as étalé sur lui la honte » ce qui peut très bien aller avec le sentiment de honte de ce roi lorsqu’il fut fait prisonnier par Nabuchodonosor et envoyé en prison en Babylonie.

vv. 47-52 : On demande à Dieu de se rappeler combien est courte la vie humaine en général. Notre psaume reproche à Dieu cette brièveté de la vie avec des accents qui ressemblent au Qoheleth : « Pour quel néant as-tu créé les fils d’Adam ? ». Ces vv. 47-52, proches des écoles de sagesse, ont peut-être été ajoutés à l’époque post-exilique.

Il existe un paradoxe qui semble impossible à comprendre. Dieu a créé le cosmos, et le cosmos est merveilleux ; Dieu a créé l’homme et sa vie est courte. Finalement, ceci nous renvoie de David et de ses descendants. Les Davidiques sont à rapprocher des êtres humains mortels plutôt que du cosmos, cela veut dire qu’ils peuvent faire l’expérience de tout un chacun, ils peuvent mourir jeunes, ils peuvent connaître la déportation, ils peuvent être déchus de leur trône. C’est l’expérience du roi Joiakîn.

C’est une illusion que de penser que le roi va vivre plus longtemps qu’un homme du peuple. Aucun homme n’est assez fort, assez puissant, pour pouvoir défier la mort, fût-il un roi.

Dans le v. 51, nous avons le mot « insulte » que nous avions déjà au v. 42, et le mot « serviteur » que nous avions déjà aux versets 4, 21 et 40. L’insulte que subit le serviteur de Yahvé a pour cause sa fidélité même à Yahvé (cf. Ps 69,10 : « le zèle de ta maison me dévore, l’insulte de tes insulteurs tombe sur moi »). Si tous ceux qui veulent être les serviteurs de Dieu ont été insultés, le roi, Fils de David, celui qui a reçu l’onction, a été plus particulièrement insulté. Nous avons là préfigurées les insultes que Jésus, reconnu comme Messie, Fils de David, va subir.

Saint Paul, dans son épître aux Romains, va comprendre ainsi les souffrances du Christ persécuté comme déjà annoncées dans ces psaumes où l’on parle de l’insulte : « Car le Christ n’a pas recherché ce qui lui plaisait ; mais comme il est écrit : Les insultes de tes insulteurs sont tombées sur moi. » (Rm 15,3)

fr. Marc Leroy, o.p.
École biblique de Jérusalem

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