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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc
Cinéma d'aujourd'hui

Mémoire et mensonge . J. EDGAR, de Clint Eastwood

Imprimer Par Guy Bedouelle
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A plus de quatre-vingt ans, chaque année, régulièrement, presque inexorablement, Clint Eastwood nous propose un nouveau film. Toujours surprenant, intrigant. Ses œuvres sont habitées par une constante quête de vérité sur les êtres et sur l’histoire de son pays.

Eastwood l’a fait de manière magistrale dans les Mémoires de nos pères (2006) sur l’épopée de la marine américaine dans la guerre contre le Japon dans le Pacifique, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. On se souvient de la recherche qu’il y faisait autour d’une photo « héroïque » qui avait servi à lever des fonds pour la poursuite de la guerre : ce cliché n’était qu’une reconstruction que le film démasquait. Plus audacieux, les Lettres d’Iwo Jima (2007) était le contrechamp japonais du premier. Tout ce que nous avions vu des vainqueurs, vérité et mensonge, était redonné du côté des ennemis. Deux longs films, funèbres évidemment, sans vraies intrigues, mais qui imposaient l’idée de regards croisés pour la vérité de l’histoire.

John Edgar Hoover (1895-1972) est pour sa part un des personnages les plus controversés de l’histoire américaine au XXe siècle. Il a été le maître à penser et à agir du Federal Bureau of Investigation (FBI) dont il a été le directeur contesté de 1924 à 1972. Le FBI, à la suite des attentats communistes de 1919, a lutté contre la vente illégale d’alcool (la fameuse Prohibition), puis s’est occupé de multiples affaires dans la mesure où la loi fédérale était violée. J. Edgar a délibérément élargi ce champ. Ainsi le FBI s’est-il occupé de la lutte contre l’espionnage, aiguisée par la guerre froide, ce qui a amené Hoover à une lutte politique et idéologique sans entraves, qui pouvait le conduire à une confrontation ou à la Présidence.

VERITES CAMOUFLEES

Quand le film commence, Edgar Hoover, âgé, joué par un Leonardo Di Caprio formidablement grimé, dicte ses mémoires à quelques jeunes employés du FBI. Au fur et à mesure des événements évoqués, le film effectue un retour en arrière pour les illustrer. Mais nous saurons par son ancien collaborateur, ami ou esclave, Clyde Tolson, en sous-directeur lui aussi vieilli de façon impressionnante, que Hoover prend beaucoup de libertés avec la vérité. Il arrive toujours à justifier son rôle – le premier, le plus beau évidemment – et n’hésite pas à mentir pour le bien du FBI, qui ne saurait se distinguer de celui de la patrie menacée.

Le film le montre en policier génial, passionné de criminologie, attentif avant tout le monde aux empreintes digitales, minutieux mais aussi mesquin et obsessionnel. Le tout camouflant un appétit forcené de pouvoir parallèle. Son goût du secret et du chantage potentiel l’amène à multiplier les écoutes téléphoniques et les dossiers compromettants, comme pour Eleanor Roosevelt, femme du président Franklin, et les frères Kennedy.

Le FBI aura son heure de gloire lorsque, après quelques années de recherche, il parvint à débusquer l’assassin du petit Lindbergh, le bébé kidnappé contre rançon du célèbre aviateur qui avait traversé l’Atlantique en 1927 en un vol historique. Cet épisode permit à Hoover, dans le film, de s’attribuer la découverte du suspect, qui sera pendu, et de faire promulguer le Federal Kidnapping Act, dont la mise en œuvre sera confiée au FBI.

Le film se termine (comme il avait débuté) par l’évocation de la figure exécrée par Hoover, Martin Luther King, représentant pour lui tous les dangers d’une politique libérale.

Ce qui intéresse Eastwood et le spectateur, au-delà des interrogations plus intimes du caractère et du comportement de Hoover (attachement compulsif à sa mère, déni de l’homosexualité, cruautés diverses), c’est la démarche caractéristique des dérives du pouvoir. C’est l’abus de mémoire pour justifier les décisions prises aux dépens du droit et de la justice, mais c’est aussi l’abus de pouvoir pour le service premier de la Nation. D’une certaine manière, le jugement porté par le cinéaste n’est pas moral et la grandeur du film naît de la présentation de la complexité du personnage principal. Une vérité au-delà des mensonges ; une personne au-delà du mythe.

Eastwood le fait en révélant – ce qui est tellement dans sa vision personnelle – la part d’enfance de cet homme exceptionnel que fut Hoover. Peut-être le plan le plus significatif est-il celui où l’on voit Hoover accueilli par la petite prodige Shirley Temple, icône de l’artiste-enfant à partir de 1932, à l’âge de quatre ans.

On connaît le plaisir innocent des enfants à affabuler. Il est peut-être dangereux de les laisser écrire leurs Mémoires, surtout s’ils ont entendu servir le monde de bonne foi.

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