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Un tout petit miracle

Imprimer Par Madeleine Delbrêl

Convertie de l’athéisme, Madeleine Delbrêl arrive en 1933 à Ivry, près de Paris, dans une ville marxiste. Dans une conférence donnée à un cercle d’étudiants (le 16 septembre 1964), elle raconte sa rencontre avec un maître qu’on n’attendait pas : JEAN XXIII. Elle est morte subitement quelques semaines plus tard (le 13 octobre 1964).

Madeleine Delbrel

J’ai lu un livre de gosse qui portait ce titre, je pense que Dieu a donné aux pauvres gosses que nous sommes – pauvres gosses qui ne sommes pas de vrais enfants – « un tout petit miracle ». Ce miracle est Jean XXIII.

Je ne cherche pas le comique en rapprochant de ce gros homme qui fut un grand pape les mots : « un tout petit miracle ». Au temps des prodigieuses découvertes humaines, au temps où l’humanité étreint l’univers de façon vertigineuse, nous aurions, si nous avions demandé un miracle, demandé un prodige à taille cosmique… ou bien, dans l’Église, des transformations soudaines et universelles. Nous aurions demandé du stupéfiant et de l’immense. Un tel prodige, je ne sais si certains de nous l’ont demandé. En tout cas, ce que nous avons reçu ce fut un pape, un vieux pape, venu de chez les pauvres, homme parmi tout les hommes, prêtre parmi les prêtres, évêque parmi les évêques. Ce pape a pris la vitesse de notre temps. Il s’est mis au travail comme s’il disposait d’une vie à peine entamée. Il a travaillé se sachant condamné à mort. Il savait que le Christ avait racheté le temps, chaque temps de tous les temps. Il n’a pas flâné en ébranlant des décors, en se libérant, quand faire se pouvait, d’une situation antipathique ou incompréhensible à la plus large part du monde. Il a été au plus pressé, il a pris les paroles du Christ à la lettre, sachant que les palais et les administrations ne peuvent pas à eux seuls les retenir. Il les a vécues avec son réalisme de paysan. Ce qu’il n’avait pas le temps de faire, il l’a laissé faire pour que Dieu trie l’ivraie et le bon grain. Il a laissé le dépérissement agir, se contentant de ne pas lui venir en aide.

Ce pape a tendu les bras au monde entier et l’a saisi. Il a été le plus proche de tous, laissant à la Providence ce que du destin des classes, des races, des masses, il n’avait pas le temps de réaliser. Il a pris au monde d’aujourd’hui la voix que la technique lui offrait pour atteindre aux quatre coins de la terre chaque homme dont Dieu est le père. Au bout de ses premières semaines de pontificat, beaucoup d’entre nous se sont reconnus analphabètes de l’Évangile. Il nous parlait des « œuvres de miséricorde », comme d’une science de la Maternelle. Nous, nous ne savions même plus leur nom. Mais quand il « pratiquait » l’une d’entre elles, les incroyants devant leur télévision, leur radio, leur journal, s’étonnaient comme devant un phénomène inconnu.

Il s’est mis simplement et clairement au seuil du cœur de chaque homme, non en juge, mis en ami, réservant solennellement à Dieu de reconnaître en chacun la bonne ou la mauvaise volonté. Dans notre planète convulsée de peur, il n’a pas attendu les lentes pacifications auxquelles il œuvrait, pour être lui-même un pacifique. Il nous a laissé la sécurité de son réalisme, celui d’un paysan qui connaît les lois des semailles et des vendanges. Il nous a appris que, quelque soit le sol de notre monde et de notre temps, les paroles du Christ sont des lois immuables, qu’elles ne passeront pas même lorsque le ciel et la terre passeront. Quand il mourut, pendant que tant d’incroyants pleuraient, il nous restait de savoir être reconnaissant qu’il ait vécu. Il nous reste encore à solder la dette analogue sans doute à celles des gens qui ont connu des saints : il nous reste à faire ce qu’il nous a appris… qu’on vive à Ivry ou qu’on vive ailleurs. Jean XXIII nous a démontré que même pour un pape la vie chrétienne est viable dans notre monde et dans notre temps.

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