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Faire justice autrement. Le défi des rencontres entre détenus et victimes.

Imprimer Par Thérèse de Villette

« Justice est faite ! » disent les médias quand un criminel reçoit une sentence d’emprisonnement. Mais c’est loin d’être vrai pour les victimes : le système judiciaire la confine généralement à un rôle de témoin et néglige le traumatisme dont elle portera les séquelles pendant des années. L’agresseur n’est pas mieux placé pour guérir : la stratégie de son avocat lui impose un masque, et la prison où on l’enferme est souvent une véritable « école de crime ». Des deux côtés, c’est le règne de l’impuissance.

N’y aurait-il pas une façon plus humaine de rendre justice ? C’est ce que s’est demandé Thérèse de Villette, victime secondaire d’un meurtre. Elle a ainsi découvert, étudié et expérimenté la « justice réparatrice », qui convie des groupes d’agresseurs et de victimes à un dialogue visant la guérison et la réconciliation.

Thérèse de Villette fait partie de la communauté religieuse des Xavières. Elle a travaillé pendant 12 ans auprès des prisonniers en Afrique. Titulaire d’une maîtrise en criminologie portant sur la justice réparatrice, elle est cofondatrice du « Centre de services de justice réparatrice » de Montréal qui développe la pratique des rencontres entre détenus et victimes.

P 227 : Témoignage de l’auteure.

L’expérience des RDV (rencontres Détenus – Victimes) : une bonne nouvelle pour ma foi.

Le Centre de services de justice réparatrice tient à rester ouvert à toutes les victimes d’actes criminels et à tous les agresseurs qui le désirent, quelles que soient leur philosophie, leurs croyances et leur appartenance religieuse. Pour cette raison, les animateurs ne font aucune référence à quelque idéologie ou révélation religieuse, même s’il arrive que des participants invoquent librement les raisons qui les font vivre, religieuses ou non ; le dialogue est ouvert.

Mais, ici je voudrais décrocher du registre scientifique des pages précédentes pour témoigner de ce que mon expérience a apporté à ma foi. Si la Parole de Dieu dans la Bible éclaire ma vie, la vie aussi donne relief et actualité aux mots de la Révélation chrétienne pour moi, puisque c’est Jésus Christ ma raison de vivre. Je ne voudrais pas que l’on soupçonne chez moi quelque tendance à récupérer les confidences des participants pour une éventuelle propagande. Le respect que j’ai pour chacun et chacune n’est aucunement entamé par la compréhension que j’ai de leur témoignage, et la perception spirituelle que j’en ai, n’engage que moi. J’aimerais pourtant en rendre compte, car c’est pour moi faire justice à la vérité. En fait, j’ai beaucoup reçu des uns et des autres, ainsi que de mes collègues dans l’animation et ils ont droit d’entendre combien ils m’ont évangélisée sans le savoir, quelle bonne nouvelle ils m’ont apportée, comment ils m’ont fait découvrir la face de Jésus-Christ.

Quand la Parole se fait chair.
Au commencement était la Parole
Et la Parole était avec Dieu
Et la Parole était Dieu…
De tout être il était la Vie ;
Et la Vie était la Lumière des hommes (Jean 1,1)

Parole, vie, lumière ; ces trois mots clés du prologue de saint Jean sont pour moi les trois forces qui animent la dynamique des RDV. Il s’agit bien d’une parole à faire advenir, d’une parole qui libère les personnes de beaucoup d’émotions destructrices, telles que le ressentiment qui sourdement ravage le cœur, la haine qui ronge, la colère qui paralyse la communication, la vengeance qui barre la route à l’avenir.

La vérité vous rendra libre (Jean 8,32), écrit le même Jean. Il s’agit, en effet, dans le jeu des interactions des rencontres entre des personnes, de faire advenir la vérité qui rend libre. Je pense à Nicodème (Jean 3, 1-20) venant de nuit trouver Jésus. Homme socialement installé et bien considéré, n’est-il pas insatisfaisant à l’intime de lui au contact de Celui chez qui il pressent un mieux-être ? Pourquoi risque-t-il cette rencontre ? Celui qui se révèlera Vérité et Vie lui affirme une chose complètement incongrue et irrationnelle pour son esprit de pharisien intellectuel. « Si tu ne renais de l’eau et de l’esprit, tu n’entreras pas dans le royaume de Dieu », c’est-à-dire dans cette plénitude de vie à laquelle tu aspires. Même appel à renaitre pour ceux qui aspirent à être délivrés du malaise persistant qu’a semé le crime. En se présentant aux RDV, ils ont la possibilité de devenir acteurs de la nouveauté qui pourrait advenir pour eux. Personne ne peut faire le travail à leur place, personne ne peut avancer à leur place. Il leur faudra accepter une lente et douloureuse gestation jusqu’à ce que leur vraie dignité soit retrouvée et leur identité profonde mise au jour. Certains détenus qui ont déjà fait 22 ans de réclusion connaissent déjà un peu cette lente maturation.

Les animateurs du RDV ne sont pas les acteurs de cette renaissance, ils en sont les accoucheurs et les témoins. Car ce sont surtout les participants comme détenus ou comme victimes qui sont les acteurs principaux. Les animateurs ne sont pas non plus les accoucheurs de cette maïeutique dont parle Socrate, qui par une succession de questions provoquent une prise de conscience. Leur rôle est aussi un peu différent de celui du psychothérapeute. Ils veillent aux conditions de l’accouchement, et encouragent les mouvements de contraction et de décontraction, si je peux poursuivre la comparaison, les mouvements de la dynamique du groupe. Ils sont le soutien de la mise au jour de cet être humain qui n’aspire qu’à briser sa chrysalide. Ils représentent aussi la fonction de la loi dans la croissance de la personne. Ils posent les balises de l’expression et se soumettent aussi aux exigences de l’établissement pénitentiaire, aidant peut-être à regarder ces interdits comme faisant partie de la condition humaine, ce qui la structure. Comme le montre Paul Valadier (La condition chrétienne du monde sans en être, Paris, Seuil 2003), l’interdit met devant une règle qui à la fois sépare et unit en ouvrant l’espace social.
[…]
Je revois l’image de ce berger qui laisse les 99 brebis pour courir à la recherche de sa brebis perdue, cette partie perdue de mon être. L’ayant enfin retrouvée, tout joyeux, le berger se met à sa hauteur, à genoux, l’aide à se dégager des broussailles qui la blessent et la porte sur ses épaules. « Le Fils de l’homme est venu sauver ce qui était perdu », ajoute Jésus. Celui ou celle qui n’accepte pas d’être rejoint dans sa propre blessure par Celui qui veut le sauver, pourra-t-il vraiment adopter à son tour cette attitude de berger pour l’autre ? Pourra-t-il se mettre à ses pieds comme Jésus en tenue de service en train de laver les pieds poussiéreux de ses amis qui deviendront des traitres, Pierre et Judas, avant le dernier repas qu’il prend avec eux ? Ce beau texte de Roger Bichelberger m’inspire beaucoup lorsque je l’applique à ce qui se passe souvent dans les rencontres entre détenus et victimes. Le Créateur est en action mais dans la posture du serviteur :
Oui, seul est Dieu celui qui s’agenouille devant sa créature, celui qui a des entrailles de mère pour les hommes ses enfants. Voila qui est Dieu pour nous aimer ainsi. Ce Dieu dont la seule force est l’amour. Ce Dieu qui est amour. (R. Bichelberger, le petit livre de la faiblesse, Paris, DDB, 1998).

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