Livre du mois,

Responsable de la chronique : Jacques Sylvestre, o.p.
Livre du mois

Nicole Fabre. Le Signe de la baleine: L’inconscient et la foi

Imprimer Par Pierre Gendron

baleineLa psychologie ne peut certes pas redonner la foi à ceux qui l’auraient perdue; mais voici un petit ouvrage qui aidera toute personne sincèrement en quête de spiritualité (peu importe qu’elle se situe parmi les croyants ou parmi les incroyants). Quant aux croyants qui craindraient d’être ébranlés dans leur foi au contact de la littérature psychanalytique, la lecture du livre de Nicole Fabre sera plutôt de nature à les éclairer sur ce qui constitue une fois adulte et authentique. Psychanalyste et psychothérapeute d’enfants, l’auteur a d’ailleurs de bonnes références sur le plan religieux, étant professeur au Centre Sèvres, qui regroupe les Facultés jésuites de philosophie et de théologie, à Paris, après avoir enseigné à l’Institut catholique de Paris. En fait, son livre est dans la ligne de Françoise Dolto et de L’Évangile au risque de la psychanalyse, dont l’approche était aussi, finalement, une relecture de la psychanalyse à la lumière de l’Évangile!

Comme l’explique la quatrième de couverture, « nous naissons toujours dans une dépendance et une impuissance caractéristiques du petit d’homme. Les désirs et les fantasmes qui en découlent nous font naviguer entre l’illusion de toute-puissance et la dépression de l’impuissance, entre l’amour et la haine, entre la colère et le plaisir de vivre, entre la méfiance et la confiance. Tous ses sentiments ont quelque chose à voir avec l’image de Dieu, notre vécu de foi ou d’absence de foi. Nous sommes toujours partagés entre nos pulsions de vie et nos pulsions de mort qui entraînent un véritable jeu dialectique avec les démarches de foi et d’appartenance religieuse. » Le signe de la baleine, dans le titre du livre, « c’est le signe de Jonas enfoui au creux de la mort pour une nouvelle naissance sur sa terre renouvelée ». Pour l’auteur, la baleine est aussi le symbole du sein maternel. Et cela pose la question suivante: « comment oser établir une parenté entre l’utérus maternel, ô combien matériel, corporel, et ce Dieu infiniment spirituel en qui s’abolit justement toute matérialité, toute corporalité? »

L’image du sein maternel se retrouve, on s’en souviendra, dans l’entretien de Jésus avec Nicodème. S’étonnant de ce que Jésus lui ait dit qu’il fallait « naître d’en haut », ou « de nouveau », le vieux Nicodème lui demande: « Comment un homme peut-il naître, quand il est vieux? Peut-il entrer une seconde fois dans le ventre de sa mère et renaître? » (Jean 3,4). Or, comme le rappelle Nicole Fabre, le prophète englouti par la baleine « n’a-t-il pas été présenté comme une préfiguration du Christ […] englouti dans les ténèbres du tombeau et de la mort? N’a-t-on pas dit aussi que Jonas sortant du ventre de la baleine[,] c’est l’homme nouveau et renaissant tel le Christ au jour de sa résurrection, arraché à la terre, vivant à tout jamais? » Et il est vrai que Jésus, c’est Jonas… et plus que Jonas: « Cette génération est une génération mauvaise; elle cherche un signe, [dit Jésus,] et de signe, il ne lui sera donné que le signe de Jonas. […] Les hommes de Ninive ressusciteront, lors du Jugement, avec cette génération, et il la condamneront, parce qu’ils se repentirent à la proclamation de Jonas; et il y ici plus que Jonas! » (Luc, 11, 29-32).

D’emblée, Nicole Fabre propose au lecteur de faire « un bout de chemin ensemble ». Elle invite le lecteur à partir de son expérience de la vie, et à voir l’expérience spirituelle comme une expérience de vie. Elle souhaite aider les croyants, en particulier, « à avancer dans leur compréhension de ce qu’ils vivent, à progresser dans la tolérance à l’égard d’eux-mêmes et à l’égard des autres ». Le propos de l’auteur tourne beaucoup autour des questions qui concernent l’image et l’identification. Nicole Fabre sait émouvoir son lecteur par sa façon personnelle de s’exprimer: « Comme j’aime, [dit-elle,] parmi les figures évangéliques proposées aux enfants, celle du petit Zachée qui est comme eux tout petit, comme eux souvent voleur et chapardeur, comme eux ardent et plein de bonne volonté et qui de plus grimpe aux arbres! » Ou encore quand elle parle de la chance que constitue, selon elle, « l’image offerte dans l’Évangile de ce père qui laisse partir au loin son fils prodigue après lui avoir remis sa part d’héritage, mais ne l’oublie jamais puisque c’est de loin qu’il le voit revenir, le reconnaît, et ainsi peut l’accueillir tel qu’il est aujourd’hui » (cf. Luc 15, 20).

Elle voit dans ce père… « la bonne mère dont parle [le célèbre pédiatre, psychiatre et psychanalyste] Winnicott ». Elle trouve dans la parabole, outre le sens proprement religieux que celle-ci comporte, « fondamentalement l’attitude saine qui reconnaît à la transgression sa valeur, lui restitue son sens, du strict point de vue […] de la voie douloureuse de la dé-fusion ». Le père ne dit pas: « Quoi que tu fasses tu feras toujours partie de moi », réponse psychotisante donc mortifère. Il ne dit pas non plus: « Pars, vis ta vie, mais jamais plus cette maison ne sera tienne », réponse vengeresse elle aussi mortifère. Mais simplement: « Pars, je t’aime toujours. » On pourrait ici faire un rapprochement avec le très beau film franco-israélien sorti en 2005, « Va, vis et deviens ». Comme l’indique le synopsis du film, qui s’inspire de l’opération de rapatriement des juifs noirs d’Éthiopie qui s’est déroulée en 1984, l’histoire se passe dans un camp de réfugiés au Soudan. Une mère chrétienne pousse son fils à se faire passer pour juif afin de survivre. Ni juif, ni orphelin, il sera intégré dans une famille juive avec son secret, et ce double malaise de la séparation d’avec sa mère qui lui manque et des racines qu’il a perdues.

Le livre de Nicole Fabre contient plusieurs exemples semblables ayant pour thème la séparation (que l’auteur distingue de la rupture). Voici Christophe, huit ans, au catéchisme. On lui a parlé de Jésus au milieu des apôtres, et priant avec ses apôtres. « Quand on prie, Jésus est toujours au milieu de nous comme au temps des apôtres. » Comme on l’invite à dessiner, il se précipite sur une feuille de papier à dessin et commence fébrilement à peindre Jésus… Catastrophe: Jésus remplit toute la page. Il ne reste absolument pas de place pour les apôtres. Christophe est très ennuyé, au bord des larmes. Il retourne sa feuille et recommence. Au dos du premier dessin il en fait un deuxième… Cette fois, Christophe commence par les apôtres… Comme ça on est sûr qu’ils y seront. Re-catastrophe: il ne reste absolument pas de place pour Jésus. Voici donc Jésus et les apôtres priant ensemble, mais ils sont dos à dos, « séparés de toute l’épaisseur d’une feuille de papier si fine et si épaisse puisqu’elle définit deux lieux distincts et séparés dans l’espace, deux espaces étrangers l’un à l’autre ».

Or le père de Christophe est mort. Certes, on pense à lui; et l’on dit à Christophe: « Papa pense à nous, papa est avec nous, papa prie avec nous… » Mais pour Christophe, ce père est intouchable, il ne peut le prendre par la main ni le prendre dans ses bras. Commentaire de l’auteur : « On est ensemble peut-être, mais si loin, dans deux mondes si différents, si étrangers. Qui Christophe a-t-il donc dessiné dans cet immense Jésus solitaire et intouchable, tenant tant de place et ne se laissant approcher par personne? Qui a-t-il dessiné dans ce petit groupe d’apôtres pensant à leur Dieu, le priant, ce Dieu présent-absent dont toute la force et la chaleur sont dans l’autre espace, dans l’autre monde, un espace et un monde qu’ils ne pourront jamais voir de là où ils sont, de l’autre côté de la feuille? »

Pour Nicole Fabre, « le projet thérapeutique est d’aider le patient [– petit ou grand –] à se mettre lui-même au mode en ce qu’il a de plus vrai; […] qu’il puisse être [et devenir enfin] un homme qui se sente pleinement homme, le sache et le vive ». On songe ici à la « maïeutique » socratique, avec toute sa fécondité. Mais aussi avec ses limites. Car entre l’inconscient et la foi, un seuil restera toujours à franchir : celui de la conversion, voire celui de l’abandon à la Providence. En ce sens, l’inconscient et la foi sont un peu dans le même rapport que la pesanteur et la grâce dont parle Simone Weil. Ou comme le dit encore Pascal: « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits. Car il connaît tout cela, et soi, et les corps rien. Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un autre ordre infiniment plus élevé. De tous les corps ensemble on ne saurait en faire réussir une petite pensée. Cela est impossible et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible, et d’un autre ordre surnaturel. »

Chacun cherche sa rédemption. Mais que signifie, pour le patient ou pour le disciple de Socrate, « se mettre lui-même au monde », ou encore « accoucher » de ce qui lui permettra d’« être au monde » (avec le plus d’authenticité possible, précise Nicole Fabre)? Afin de ne pas risquer d’ajouter à la confusion, s’agissant du rapport entre l’inconscient et la foi, n’y a-t-il pas lieu de maintenir une distinction importante, celle de la santé et du salut (malgré leur racine commune). En effet, on peut penser que, par-delà tous les déterminismes obscurs, le salut au sens proprement religieux ne saurait en aucun cas dépendre de la seule psychologie ou de la cure psychanalytique. Pour parler comme Pascal: cela est d’un autre ordre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Livre du mois

Les autres chroniques du mois