Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 110 : « Siège à ma droite »

Imprimer Par Michel Gourgues

1 De David. Psaume.
Oracle du Seigneur à mon Seigneur:
« Siège à ma droite,
tant que j’aie fait de tes ennemis l’escabeau de tes pieds. »
2 Ton sceptre de puissance, Yahvé l’étendra :
depuis Sion, domine jusqu’au cœur de l’ennemi.

3 À toi le principat au jour de ta naissance,
les honneurs sacrés dès le sein, dès l’aurore de ta jeunesse.

4 Yahvé l’a juré, il ne s’en dédira point :
« Tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédech. »

5 À ta droite le Seigneur,
il abat les rois aux jours de sa colère;
6 il fait justice des nations, entassant les cadavres,
il abat les têtes sur l’immensité de la terre.
7 Au torrent il s’abreuve en chemin,
c’est pourquoi il redresse la tête.

(Traduction de la Bible de Jérusalem)

Se peut-il qu’au moment où l’on rassembla les psaumes en un recueil, on ait hésité à inclure celui-ci? Le psaume 110, en effet, ne contient aucune prière ou invocation adressée à Dieu, soit par le peuple soit par un individu. Tout ce qu’on y trouve, d’un bout à l’autre, ce sont des paroles adressées à un personnage dont on devine qu’il est le roi, même s’il n’est nulle part désigné comme tel. Ces paroles sont prononcées en alternance par Dieu lui-même (versets 1 et 4) et par l’auteur du psaume (versets 2 et 5-7 – laissons de côté pour le moment le v. 3 sur lequel nous reviendrons).

Le pouvoir et la domination sur les ennemis : ce sont les idées que soulignent au point de départ les deux premiers versets du psaume et qui reviendront dans la suite. Le pouvoir comme la victoire sur ses ennemis, le roi les doit à Yahvé et à son intervention en sa faveur.

UN POUVOIR REÇU DE YAHVÉ

Le pouvoir d’abord (v. 1): c’est bien ce que le Seigneur, c’est-à-dire Yahvé, confère à celui que le psalmiste appelle « mon Seigneur », c’est-à-dire le roi, en l’invitant

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à s’asseoir à sa droite. S’agit-il d’un simple expression symbolique, la droite désignant, dans la Bible comme dans toutes les cultures, la place d’honneur et celle qu’un personnage puissant attribue à un autre qu’il désire associer à son pouvoir : « à ta droite, une reine, sous les ors d’Ophir » (Ps 45,10)? Ou faut-il y voir l’écho d’un rituel qui aurait pris place le jour de l’intronisation du roi en Israël? Un tel rituel était connu de l’Orient ancien. Ainsi, des représentations en provenance de l’Égypte des Pharaons montrent le roi assis à la droite du dieu Horus et recevant de lui pouvoir et adoption (figure 1). Peut-être, estiment des spécialistes, le premier verset de notre psaume fait-il référence alors à Yahvé, Dieu d’Israël, invitant le roi, son lieutenant terrestre, à prendre possession de son trône dans le palais royal, situé à la droite du Temple.

LA VICTOIRE PROMISE

«… jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis l’escabeau de tes pieds » : l’attribution du pouvoir se prolonge dans la promesse de la victoire sur les ennemis. L’image du roi piétinant ses ennemis vaincus est également courante dans l’Orient ancien. Puisqu’ici

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cette réalité est d’abord évoquée en promesse et non en réalité, il faut sans doute penser, à la manière dont l’Égypte ancienne en fournit de nouveau des exemples, à une représentation des ennemis à même un marchepied sur lequel le nouveau roi, assis sur son trône, pose symboliquement les pieds (figure 2). Le verset 2, à travers les paroles du psalmiste, y va aussitôt d’une explication et d’une promesse en ce sens.

Jusqu’à maintenant, tout se passe comme dans un autre psaume royal, le psaume 2, « C’est moi qui ai sacré mon roi sur Sion, ma montagne sainte » (v. 6), y déclare Yahvé, avant d’assurer son protégé de la domination sur les nations d’alentour : « Demande et je te donne les nations pour héritage, pour domaine les extrémités de la terre; tu les briseras avec un sceptre de fer, comme un vase de potier tu les casseras » (v. 8-9).

LA VICTOIRE RÉALISÉE

Alors que la première partie du psaume 110 (v. 1-2) évoque au futur la perspective d’une domination encore à venir, la dernière partie (v. 5-7) la décrivent comme réalisée et montre Yahvé accomplissant la promesse qu’il avait faite au roi. Cette idée du moins ressort clairement dans cette dernière partie du texte qui comporte bien des obscurités. Alors qu’au début, c’était le roi qui se tenait à la droite de Yahvé, voilà que les positions sont maintenant renversées. Cette fois, c’est le personnage puissant qui se tient à la droite de l’autre pour intervenir en sa faveur. De symbole d’honneur, de proximité et de pouvoir partagé, la droite devient alors symbole de protection, d’assistance et de secours. Cette signification court d’un bout à l’autre des psaumes : « Puisqu’il est à ma droite, je ne puis chanceler » (Ps 16,8); « Car il (Yahvé) se tient à la droite du pauvre » (Ps 109,31); « Le Seigneur est ton gardien, ton ombrage, le Seigneur à ta droite » (Ps 121,5); Regarde à droite et vois : pas un qui me connaisse; le refuge se dérobe à moi, pas un qui se préoccupe de ma vie » (Ps 142,5).

ET MAINTENANT LES OBSCURITÉS…

Ainsi donc, la première (v. 1-2) et la dernière partie (v. 5-7) du psaume peuvent être lues comme s’enchaînant l’une à l’autre et formant une continuité. Mais qu’en est-il des versets du centre dont il n’est pas facile de voir à quoi ils se rapportent exactement?

En ce qui concerne le v. 3, il suffit de consulter quelques traductions pour en constater la diversité et soupçonner l’absence de clarté du texte hébreu. Qui s’adresse ici au roi? Est-ce Yahvé comme au v. 1 ou bien le psalmiste comme au v. 2? Dans le premier cas, on aurait ici quelque chose qui, de nouveau, s’apparenterait à l’oracle du psaume 2 : « Le Seigneur m’a dit : « Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré » (Ps 2,7) On aurait alors l’idée que l’intronisation, marquant pour le roi le jour de son adoption par Yahvé, constituait pour lui en quelque sorte le jour de sa naissance. C’est ainsi que, semble-t-il, avaient compris déjà les traductions grecque et latine en rendant par « je t’ai engendré ». Mais cette idée paraît bien absente du texte hébreu, particulièrement obscur et difficile en ce passage.

Quant au v. 4, le texte est clair, mais c’est la pensée qui soulève des difficultés. Puisque le reste du psaume parle d’un roi, comment celui-ci peut-il, dans un oracle de Yahvé du même type que celui du v. 1, être proclamé maintenant comme prêtre? Les deux fonctions, royale et sacerdotale, ne furent-elles pas soigneusement distinguées en Israël dès les premiers temps de la monarchie? Ou faudrait-il, avec certains, penser à une origine tardive du psaume, au temps de la dynastie maccabéenne (2e s. av. J.C.), où, comme jadis le mystérieux Melchisédek, le roi exerça aussi la fonction sacerdotale deux fonctions?

LA LECTURE INÉDITE DE PÂQUES

Qui aurait pensé que ce psaume tellement particulier et obscur à tant d’égards deviendrait, à l’époque des origines chrétiennes, le plus populaire de tous? Plus d’une vingtaine de passages du Nouveau Testament se réfèrent en effet, soit au v. 1, soit au v. 4, pour appliquer au Christ ressuscité tantôt l’idée de pouvoir partagé, tantôt celle de domination, tantôt celle de sacerdoce. « Jésus est Seigneur » : cette proclamation initiale de la foi pascale devait conduire comme naturellement à se souvenir des premiers mots du psaume : « Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié » (Ac 2,36). Ainsi donc, le Ressuscité est assis désormais à la droite du Père, partageant à jamais sa vie et sa seigneurie. Du Christ la mort n’a pu triompher et sa victoire laisse attendre le plein accomplissement de l’oracle du psaume selon lequel les ennemis de « mon Seigneur » seront placés sous ses pieds : « Le dernier ennemi détruit, c’est la Mort; car « il a tout mis sous ses pieds » (1 Corinthiens 15,26-27). L’épître aux Hébreux, se proposant d’approfondir le mystère du Christ dans une ligne qui soit parlante à la foi juive, trouvera dans le v. 4 du psaume un appui de prédilection à sa vision du Christ comme « le Grand Prêtre qu’il nous fallait ».

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