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Lettre à un jeune qui voudrait des réponses claires à toutes ses questions.

Imprimer Par Denis Gagnon

Cher ami,

Te voilà lancé dans la vie depuis quelques années. Et tu plonges de toute ta personne dans cet immense océan. Ta curiosité est insatiable: tu explores tout, tu scrutes tout, tu questionnes tout. Tu vas de découverte en découverte, sans jamais t’arrêter.

Avec un brin d’insatisfaction cependant. Quand tu te lances dans un projet, il y a toujours une certaine crainte de rater ton coup. Avant de commencer, tu aimerais avoir fini pour savoir déjà si tu as réussi. Tu n’aimes pas vivre dans le doute et tu cherches des réponses précises à toutes tes questions. Dernièrement, en pensant à ton avenir, tu me confiais: «J’aimerais savoir ce que je deviendrai. J’aimerais avoir déjà fait un choix de carrière. Et surtout être sûr que j’ai fait le bon. Pourquoi les choses ne sont-elles pas plus claires?»

Tu as raison de constater que les choses ne sont pas toujours claires. Le plus souvent, la vie se présente avec des contours imprécis. Le paysage de l’existence s’offre à nous comme un archipel d’îles plus ou moins explorées, enveloppées de brume. Parfois, il faut pénétrer dans un estuaire presque à tâtons. Les rives sortent de la pénombre petit à petit. Souvent nous abordons sans être certain d’accoster au bon endroit.

Il y a beaucoup d’incertitudes dans notre voyage terrestre. Personne n’y échappe. La vie se traverse avec des avancées et des reculs. Nous allons de l’avant par essais et erreurs. Cela ne signifie pas que nous manquions d’intelligence. Cela ne veut pas dire qu’il nous faudrait une plus forte dose d’intuition. En fait, notre existence est trop vaste pour l’embrasser d’un seul coup d’oeil. Les événements et les faits de notre vie s’enchaînent les uns dans les autres, mais nous ne pouvons les voir tous ensemble en même temps. Il faut donc les vivre les uns après les autres. Les relier les uns aux autres à mesure que nous les vivons.

Dans l’univers scientifique, les savants définissent. Et souvent, ils formulent des définitions très claires. Dans le mot «définition», il y a le mot «finition». Définir, c’est déterminer une fin à une chose. C’est lui dessiner des frontières. Les définitions sont importantes, surtout dans le monde des sciences. Les savants qui font des définitions fabriquent celles-ci à partir de leurs découvertes. Et les savants sont d’autant plus contents de leurs découvertes que celles-ci les relancent dans de nouvelles recherches. Les plus grands savants ont compris que l’univers est un immense mystère. Ils y pénètrent le plus profondément qu’ils peuvent. Une seule chose est évidente dans leurs recherches: ils sont convaincus qu’il n’y a aucune certitude définitive.

Si les choses sont telles dans le domaine scientifique, que faut-il penser de nos amours? Comment pourrions-nous nous satisfaire de définitions supposément claires quand nous parlons des personnes que nous aimons? Peux-tu enfermer tes amis dans quelques mots, même les plus évocateurs? Au contraire, tu les aimes d’autant plus que tu découvres constamment en eux de nouvelles richesses. Tu les aimes d’autant plus que tu peux inventer à l’infini des définitions à leur sujet. Le jour où tu auras l’impression d’avoir fait le tour de leur jardin, l’amitié s’étiolera entre vous. Quand tes amis ne seront plus des mystères pour toi, tu auras tendance à t’en détacher. Tu seras porté à chercher ailleurs. L’amour et l’amitié n’existent qu’en forme de désir. Et le désir est une insatisfaction, la recherche de quelque chose qui nous manque, la conviction d’avoir encore quelque chose à découvrir.

Non, les choses ne sont pas lumineuses. Rarement, les réalités et les idées brillent en toute clarté. Accepte donc, mon cher, d’avancer dans ta vie, heureux de tous ces mystères qu’il te reste à découvrir, de tous ces inconnus qui vont se présenter à toi. Et laisse les autres entrer dans ton univers. Laisse-les découvrir tes propres richesses même s’ils ne parviendront jamais au bout de toi-même.

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