Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

30e Dimanche du temps ordinaire. Année A.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Quand l’amour unifie

Les pharisiens, apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent, et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? »
Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tout ce qu’il y a dans l’Écriture – dans la Loi et les Prophètes – dépend de ces deux commandements. »

Commentaire :

Dans les traditions spirituelles anciennes, la quête de Dieu est souvent mise en opposition avec la vie en société et le souci de soi. Pour trouver Dieu, il faut rompre avec le monde, s’éloigner des autres et renoncer à soi-même. Il y a une noblesse dans cette attitude ainsi qu’un réalisme face aux exigences de l’aventure spirituelle. Quand les obsessions de réussite et de conformité, les soucis immédiats et les distractions accaparent toute l’attention, la quête est vite négligée. Mais ce dualisme semble réserver la vie spirituelle aux gens qui ont du temps et des loisirs et qui ne partagent plus la vie humaine ordinaire, avec ses défis immenses.

Dans plusieurs courants spirituels actuels, sous des langages plus attrayants, on retrouve la même tendance à opposer recherche de Dieu, rapport à autrui et amour de soi. Les voies conduisant à la paix intérieure et à l’harmonie appellent à se détacher de tout ce qui ferait obstacle à la croissance personnelle; les enjeux de solidarité sociale en font souvent les frais. Si la primauté est accordée à l’individu, ce qu’accentue le contexte culturel, autrui peut devenir encombrant et Dieu peut être instrumentalisé comme un moyen au service de mon épanouissement. Ou encore, l’individu comme personne doit s’effacer pour ne laisser place qu’à l’énergie créatrice et qu’ainsi toute illusion disparaisse. Qu’ils valorisent l’attention à l’individu ou l’abandon du moi, ces courants portent toutefois des perceptions justes en regard de l’expérience spirituelle, qui est à la fois éminemment personnelle et exigeant un décentrement de soi.

D’autres voix vont plutôt affirmer que seule l’attention active face à autrui est féconde et digne de notre engagement. Les chemins plus intérieurs ne mènent nulle part et la préoccupation obsessive de sa propre croissance emprisonne plus qu’elle ne libère.. Ces perspectives, elles aussi, disent quelque chose de vrai : Que vaut l’aventure spirituelle si elle nous mène à l’indifférence face aux autres?

Il est normal que chaque personne, à cause de son histoire, son caractère, ses intérêts, privilégie un chemin ou l’autre pour trouver liberté et bonheur. Dans la vie spirituelle, heureusement, il y a plusieurs voies et il importe de repérer et de suivre celle qui est la sienne et qui est source de paix. Mais faut-il pour autant déconsidérer les approches qui ne nous disent rien et surtout présenter ces chemins comme des voies qui s’opposent et requièrent l’exclusion des autres? Cette façon de séparer et d’opposer est fréquente dans les discours qui touchent la spiritualité. Comme s’il fallait toujours rejeter pour pouvoir saisir : Dieu ou autrui, autrui ou moi, Dieu ou moi.

En regard de cette question, les paroles de Jésus dans l’évangile sont surprenantes, comme si sa logique n’était pas celle qui préside à nos débats. Le légiste veut une réponse claire : qu’est-ce qui finalement est le plus important, quel est le premier et unique précepte auquel s’accrocher pour que nos vies aient sens? Il veut aussi piéger Jésus, en le faisant entrer dans sa logique à lui, la nôtre, exclusive et duelle. Jésus répond par deux commandements qu’il met sur le même pied, comme s’ils ne s’opposaient pas, même s’ils sont différents : l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Cette réponse n’est pas originale car il va chercher dans la Loi ces deux préceptes. Mais il les relie comme s’ils participaient d’une même quête et que l’un n’excluait pas l’autre.

Les trois morceaux qui sont souvent en pièces détachées dans la recherche spirituelle actuelle et ancienne : Dieu, le prochain, soi-même, sont ici tous les trois présents et ne s’en offusquent pas, chacun ayant sa place nécessaire dans la quête humaine. La réponse de Jésus au Pharisien (un Séparé) ne sépare pas, ne fusionne pas, mais met ensemble des éléments distincts. Qu’est-ce qui peut permettre cette unité? Dans les trois cas, il est question d’amour : amour de Dieu, amour du prochain, amour de soi. Un amour qui engage toute la personne, avec tout ce qui la constitue, son coeur, sa vie, sa pensée. L’aventure spirituelle vient chercher tous nos dynamismes, affectifs, vitaux et intellectuels; elle n’engage pas qu’une partie de nous-mêmes. Et en son centre, appelant au don et au décentrement mais produisant des fruits de liberté et de vie en abondance, il y a un amour qui unifie la personne et la conduit autant vers l’autre en détresse que dans les chemins de l’intériorité, qui l’ouvre à un mystère plus grand et soutient sa propre dignité.

Nous avons nos préférences dans notre quête de sens. Les paroles de Jésus nous invitent à ne pas les ériger en absolus exclusifs et à garder ouvertes, en nous-mêmes, les voies d’accès aux autres dimensions.

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