Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Pas si bêtes… Animalité des humains et humanité des animaux

Imprimer Par Jean-Jacques Lavoie

Au cours de l’histoire, la vision des animaux a varié d’une culture et d’une époque à l’autre. Fruit d’une rédaction qui s’étale sur plusieurs siècles, le psautier nous propose effectivement une variété de visions des animaux. Par exemple, le psautier érige une hiérarchie entre l’humain et l’animal. Par ailleurs, le psautier n’hésite pas à comparer Dieu au monde animal et à souligner l’étroite parenté qui unit les humains et les animaux.

DOMINATION HUMAINE

Le Psaume 8 (v. 6-9) est sans équivoque. Il proclame non seulement la grandeur de l’être humain qui est presque divin, mais il affirme sa souveraineté sur le monde animal. Ce texte renvoie à Genèse 1, 28 qui invite l’être humain à soumettre la terre et à maîtriser les animaux de la mer, de la terre et du ciel. De tels passages heurtent de nombreux écologistes. Il convient cependant de prendre conscience que la domination et la maîtrise des êtres humains sur les animaux n’a pas toujours été celle que l’on connaît aujourd’hui. Mais à l’époque où le Psaume 8 a été rédigé, cette domination n’allait pas de soi. Dans sa lutte contre les animaux sauvages, l’être humain n’était pas toujours le plus fort (1 Rois 13, 24 ; 2 Rois 2, 24; Ezéchiel 19, 6;). Ni le Psaume 8 ni Genèse 1 n’incitent donc les êtres humains à dominer les animaux de manière tyrannique. En effet, ces deux textes présentent l’être humain sous des traits royaux et presque divins, comme l’indique le vocabulaire de Psaume 8, 6-9. Or, dominer le monde animal comme un roi ou un quasi-dieu signifie jouer le rôle d’un intendant soucieux de justice et d’harmonie.

DEUX MAILLONS DANS LA CHAÎNE DE LA CRÉATION

Le Psaume 103 envisage d’une tout autre façon que le Psaume 8 la relation et la parenté entre humains et animaux. Aucune domination n’est confiée à l’être humain. Aucune hiérarchie entre humains et animaux n’est indiquée. Dieu prévoit tout ce qu’il faut pour nourrir aussi bien les animaux que les humains (v. 10-15.21.27-28). Certains lieux sont même réservés aux seuls animaux (v. 11-12.17-18) et chacun a son espace temporel : le jour appartient aux humains et la nuit est réservée aux bêtes sauvages (v. 19-23). À l’instar des êtres humains les animaux retournent à la terre dès que Dieu leur retire son souffle (v. 29-30). Qui plus est, le Psaume 103 affirme que les animaux ont, eux aussi, une attitude religieuse. Comme les humains, ils comptent sur Dieu pour recevoir leur nourriture au temps voulu (v. 21.27-28) Comme les humains, ils font l’expérience du mystère de la crainte et de la fascination (v. 29).

Les animaux participent même à la louange de Dieu (148, 7.10 ) Le psautier se clôt sur une invitation universelle à la louange, qui transforme toute la création en un vaste temple où se célèbre une véritable liturgie cosmique (150, 6) De toute évidence, ces passages montrent que les animaux n’ont nul besoin de la médiation de l’être humain pour accéder à Dieu. Par conséquent, ne nous faudrait-il pas redéfinir la prière de façon moins anthropocentrique ? Quoi qu’il en soit, comme la joie de Yahvé pour ses œuvres constitue le principal but de la création (103, 31), le psalmiste nous interdit de croire que seul l’humain a une vie significative aux yeux de Dieu.

DIEU ET LES ANIMAUX

Le lien entre Dieu et le monde animal est si puissant que maints psaumes osent transposer la relation entre l’animal et l’humain sur le plan de la relation entre l’être humain et Dieu ou le peuple d’Israël et Dieu (22 ; 73, 1 ; 76, 21 ; 77, 52 ; 78, 13 ; 79, 2 ; 94, 7 ; 99, 3). Plus audacieux encore, quelques psaumes appliquent la métaphore des ailes de l’oiseau au Dieu sauveur. (90, 3-4b ; cf. aussi 16, 8; 35, 8 ; 56, 2 ; 60, 5 ; 62, 8). Cette métaphore doit son origine et sa signification à l’attitude de l’oiseau qui cache ses oisillons sous ses ailes pour les protéger contre toute agression (Deutéronome 32, 11; Matthieu 23, 37).

Dieu est non seulement représenté comme un animal mais son salut est aussi universel : il concerne aussi bien les animaux que les humains (Psaume 35, 7). Par ailleurs, Dieu accepte qu’on lui offre béliers, taureaux et boucs en holocauste (50, 21 ; 65, 15). Cependant, il rappelle que le véritable sacrifice est un souffle brisé, un cœur brisé et broyé (50, 19) et il souligne qu’il n’a nul besoin de manger tous ces animaux qui lui appartiennent déjà (49, 8-13).

Dieu est en fait le seul véritable maître des animaux. Il fait passer des cailles et pleuvoir des oiseaux pour nourrir son peuple affamé (77, 27 ; 104, 40 ; cf. Exode 16). Pour punir les Égyptiens, il n’hésite pas à exterminer leur bétail, leurs troupeaux (77, 48) et leurs poissons (104, 29). Taons, grenouilles, criquets, sauterelles et moustiques sont à son service lorsque vient le temps de châtier les Égyptiens (77, 45-46 ; 104, 30-35 ; cf. Exode 7―10).

Quant aux bêtes fantastiques, elles représentent les forces du chaos maîtrisées par Dieu dès le début de la création, mais toujours à soumettre à nouveau. Ainsi en est-il de Léviathan (73, 14 ; 103, 26), une sorte de crocodile monstrueux et mythologique, et de Tannin (73, 13 ; 90, 13 ; 148, 7), mot hébreu que d’aucuns translittèrent, tandis que d’autres préfèrent le traduire par « dragon » ou « monstre marin ». Bref, seul Dieu peut assurer la protection du psalmiste contre les animaux qui incarnent les forces du mal (90, 13).

Enfin, aux yeux de Dieu, le cheval est une figure négative, car son efficacité militaire affaiblit la confiance que son peuple doit avoir en lui (19, 8). Dieu ne prend donc aucun plaisir dans sa puissance (146,10), qui est d’ailleurs illusoire (32,17).

LES ANIMAUX, MIROIRS DES ÊTRES HUMAINS

Dans les psaumes, l’animal sert souvent de miroir à l’être humain. Le Psaume 41 compare en effet l’être humain qui aspire à Dieu à un cerf qui cherche de l’eau vive (verset 2). Au Psaume 17, 34, l’orant affirme que Dieu lui a donné l’agilité du chamois (cf. 103, 18). Israël est comparé à la colombe (67, 14), oiseau admiré pour la capacité qu’il a de s’enfuir et de trouver un refuge (54, 7 ; cf. 10, 1). En raison de la mutation de ses plumes, l’aigle est le symbole de la jeunesse (102, 5). Le Psaume 101, 7-8 évoque la ressemblance du malheureux avec le corbeau du désert, la hulotte des ruines et l’oiseau solitaire sur un toit. La tourterelle est le symbole de l’être qui est sans protection (Psaume 73, 19). Ailleurs, le psalmiste est comparé à une brebis perdue (118, 176 ), animal sans défense, et à un ver (21, 7), symbole de la faiblesse méprisée et outragée. Au contraire, pour caractériser la stupidité et l’ignorance humaines, le Psaume 72, 22 ravale l’être humain à la plus lourde et dangereuse des bêtes mythiques, Béhémot. Quant aux riches et au peuple de Dieu, le psalmiste n’hésite pas à les comparer à du bétail réduit au silence et conduit à l’abattoir (48, 13-15.21 ; 43, 12.23) !

Le regard porté sur les animaux renvoie aussi l’être humain à sa propre violence meurtrière. Par exemple, le Psaume 21, 12-22 décrit une chasse où les humains sont traqués par les animaux (cf. 34, 7-8.16-17.21.25). Taureaux et buffles, deux symboles de la force, apparaissent comme des figures redoutables d’ennemis (21, 13.22 ; 28, 6 ; 91, 11). Le lionceau et le lion, dont la puissance et la bravoure sont proverbiales, sont à la fois le symbole des dangers de la vie (90, 13), des ennemis (7, 3 ; 21, 14.22 ; 34, 17 ; 56 ,5 ; 57, 7) et des méchants (9B, 9). Les méchants possèdent même les tactiques du lion (9B, 8-9 ; 16, 12). La voix des malfaisants est comparée au grognement des chiens (58, 7.15), lesquels représentent aussi les vauriens (21, 17.21). Proche parent du chien, le chacal symbolise la mort (43, 20), tout comme le dieu égyptien des morts,

En définitive, le psautier reconnaît que l’humain est bel et bien un être unique en comparaison de l’animal. Toutefois, en révélant l’humanité de l’animalité et l’animalité de l’humanité, le psautier rappelle aussi que cette singularité de l’être humain ne se laisse pas résoudre par quelques formules simplistes. Conclusion : les animaux ne sont pas seulement bons à manger, ils sont aussi bons à penser.

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