Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

12e Dimanche du temps ordinaire. Année A.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Entre mission et démission

Jésus disait aux douze Apôtres : « Ne craignez pas les hommes ; tout ce qui est voilé sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu. Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour ; ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits.
Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. Est-ce qu’on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés.
Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus que tous les moineaux du monde. Celui qui se prononcera pour moi devant les hommes, moi aussi je me prononcerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux.

Commentaire :

Proclamer l’Évangile en paroles et en actions qui témoignent d’une espérance tenace, qui invitent à une confiance au Dieu de Jésus, qui montrent un amour pacifiant et soulevant : voilà des défis de la mission aujourd’hui. Ils suscitent en nous élan et résolution, mais aussi hésitation et crainte. De quoi et de qui avons-nous peur? Qu’est-ce qui nous retient? Quels appels pourraient nous délier et nous pousser en avant, sur la place, avec plus de hardiesse?
Le texte de Matthieu s’inscrit dans le discours de Jésus sur la mission. Jésus envoie les disciples et leur donne perspectives et consignes pour la route. Il souligne les risques que comporte la proclamation de la Bonne nouvelle, mais il appelle à y faire face avec aplomb, dans une fidélité qui fait tenir debout. Il indique aussi les points d’appui de cette constance. Devant l’ampleur du défi, les premiers chrétiens, autant que nous, devaient être habités par un mélange d’audace et d’effroi. Que dirons-nous si on nous demande de rendre compte de notre foi? Comment ferons-nous face à l’hostilité? Qu’est-ce qui nous aidera à parler et à agir de façon évangélique?

Par trois fois dans ce texte, les disciples sont invités à ne pas avoir peur, à dépasser cette réaction normale devant l’inconnu. Les risques qu’ils affrontaient étaient plus immédiats et radicaux que les nôtres. Ils mettaient en jeu leur vie. Mais cela demeure vrai aujourd’hui pour bien des chrétiens et d’autres personnes qui ont des convictions et luttent contre le mensonge et l’injustice, pour la paix et l’amitié. Ces missions aux frontières demeurent dangereuses. Les moyens de les empêcher peuvent varier selon les époques, être plus ou moins subtils, mais ils finissent par se ressembler. Ce sont les divers masques de la force, celle qui méprise la fragilité humaine et écrase la créativité, celle qui préfère le secret à la lumière et se moque des valeurs qui donnent consistance au sujet humain.

Face à cette force qui tue l’âme, Jésus appelle à un regard lucide. En nous et autour de nous, qu’est-ce qui tue le goût de vivre, d’espérer, d’aimer? Qu’est-ce qui rend la vie insignifiante? Qu’est-ce qui nous captive et nous rend captifs, en dé-mission, n’osant plus témoigner, soumis et résignés? Les pistes sont nombreuses, mais le conformisme y tient une bonne part : la peur d’être différent, la volonté d’être comme tout le monde, ou ce qu’on en imagine. Ce désir est nourri par des discours et pratiques marqués profondément par la violence, la justifiant et la montrant, et insinuant en nous la nécessité de renoncer à des réalités archaïques comme la dignité et la liberté humaine. Pour faciliter la mise en ordre du monde, les lieux de résistance doivent être écartés, quel qu’en soit le prix. Les traditions religieuses et morales font maintenant partie de ces obstacles au règne conforme de la consommation et de la trivialisation de la réalité. Il n’est pas surprenant que la dérision et le cynisme soient mis au service des machines de guerre et des médias qui les servent, car ils peuvent efficacement assécher les sources vives et engraisser le sentiment d’impuissance.

Plus qu’à d’autres époques, un moyen privilégié de transmettre la résignation au non-sens et l’acceptation du vide des valeurs est l’opinion publique. Elle cimente la conformité et donne l’illusion d’être unique et libre, alors qu’on suit le courant, allègrement, dans l’inconscience de qui nous prend en main et nous manipule. La puissance actuelle des médias, devenus définisseurs de la culture, bâtisseurs de ce qui est légitimement reconnu comme réel, fait partie des enjeux de la mission et de la dé-mission. Comme moyens, ils peuvent aussi bien soutenir la vie que tuer l’âme. Mais ils construisent notre image de ce qui a sens et valeur dans une existence. Ils donnent à voir ce qui semble dévoilé tout en cachant ombres et lumières dans les coulisses.

Pour tenir dans l’envoi, pour rester fidèle au témoignage, Jésus invite aussi à un regard sur nous-mêmes, qui soit vrai. Au coeur de cette vérité de notre condition humaine, il place et affirme notre dignité, notre valeur singulière, radicale. Les moineaux, oiseaux ordinaires par excellence, comptent aux yeux du Dieu vivant, créateur et bon. Combien plus un être humain, icône de Dieu, compte-t-il à ses yeux. Appel à nous regarder autrement, à voir autrui autrement, par-delà les discours de violence et d’insignifiance, où nous sommes réduits au rôle de figurant secondaire, ou plutôt de spectateur assis, dans le drame de notre propre existence.

Affirmer cette dignité, la proclamer dans des paroles et gestes d’espérance, de confiance et d’amour, ne peut se réaliser sans une vive conscience de sa réalité, sans une solidarité de ceux et celles qui y croient et sans aller aux sources qui l’irriguent. Elle continuera d’affronter les moqueries et les coups qui veulent l’éliminer du paysage, car cette âme est de trop dans la mécanique du désordre violent; et il est difficile de lui donner un visage séducteur qui s’inscrive sans faille sur l’écran réducteur. Mais il est nécessaire que, sur la place, des envoyé-e-s continuent de proclamer, par delà leurs peurs, que bonté, courage et amitié sont constitutifs de notre humanité et de sa destinée.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Parole et vie

Les autres chroniques du mois