Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

4e Dimanche du Carême. Année A.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Voir ou ne pas voir

En sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? » Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents. Mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. Il nous faut réaliser l’action de celui qui m’a envoyé, pendant qu’il fait encore jour ; déjà la nuit approche, et personne ne pourra plus agir. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Cela dit, il cracha sur le sol et, avec la salive, il fit de la boue qu’il appliqua sur les yeux de l’aveugle, et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » (ce nom signifie : Envoyé). L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait. Ses voisins, et ceux qui étaient habitués à le rencontrer – car il était mendiant – dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? » Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui affirmait : « C’est bien moi. » Et on lui demandait : « Alors, comment tes yeux se sont-il ouverts ? » Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il m’en a frotté les yeux et il m’a dit : ‘Va te laver à la piscine de Siloé.’ J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. » Ils lui dirent : « Et lui, où est-il ? » Il répondit : « Je ne sais pas. » On amène aux pharisiens cet homme qui avait été aveugle. Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. A leur tour, les pharisiens lui demandèrent : « Comment se fait-il que tu voies ? » Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois. » Certains pharisiens disaient : « Celui-là ne vient pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres répliquaient : « Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés. Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. » Les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme, qui maintenant voyait, avait été aveugle. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parents et leur demandèrent : « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle ? Comment se fait-il qu’il voie maintenant ? » Les parents répondirent : « Nous savons que c’est bien notre fils, et qu’il est né aveugle. Mais comment peut-il voir à présent, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer. » Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, les Juifs s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de la synagogue tous ceux qui déclareraient que Jésus est le Messie. Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! » Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » Il répondit : « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien ; mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et maintenant je vois. » Ils lui dirent alors : « Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux ? » Il leur répondit : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous aussi vous voulez devenir ses disciples ? » Ils se mirent à l’injurier : « C’est toi qui es son disciple ; nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples. Moïse, nous savons que Dieu lui a parlé ; quant à celui-là, nous ne savons pas d’où il est. » L’homme leur répondit : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Comme chacun sait, Dieu n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire qu’un homme ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » Ils répliquèrent : « Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors. Jésus apprit qu’ils l’avaient expulsé. Alors il vint le trouver et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! », et il se prosterna devant lui. Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Des pharisiens qui se trouvaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous des aveugles, nous aussi ? » Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’ votre péché demeure.

Commentaire :
« Je vois!» Nous employons souvent cette expres­sion. Elle dit notre saisie ou notre reconnaissance d’une réalité. Elle est parfois plus chargée de sens lorsque des événements, des personnes nous ouvrent les yeux sur ce que nous n’osions ou ne pouvions voir. Il nous arrive aussi de l’employer sans qu’elle soit juste: nous ne voyons pas vraiment ce qui se passe ou nous découvrons après coup que nous étions aveugles. Notre certitude de voir nous fermait les yeux. Ces images autour de la vue et de l’aveuglement expriment bien les cheminements et tâtonnements de l’expérience croyante, la recherche d’une lumière qui éclaire nos vies et les passa­ges de l’obscurité à une vision plus éclairante. Mais il ne suffit pas de voir, car nous ne voyons pas la même chose. À travers la question du voir se posent celles de l’interpréta­tion et de la diversité des façons de voir, et de ne pas voir une même situation. Sans oublier la parole, que notre voir nous amène à prendre.

La guérison d’un aveugle-né en Jean est un magnifique texte sur ces liens entre voir, ne pas voir, et croire, dans leurs tensions et ambiguïtés. Qui voit, qui est aveugle? Le récit de la guérison comme telle prend peu de place (v. 1-7). L’événement sert de point de départ à une série de réactions et d’interprétations contrastées, se croisant et s’affrontant, autour de l’identité de Jésus (v. 8-41). L’aveugle en est le pivot, qui apparaît à chaque scène pour être interrogé et donner son témoignage.

Sa façon de témoigner est remarquable d’authenticité. L’aveugle guéri ne dit pas plus que ce qu’il saisit mais il ne dit pas moins. Il n’esquive pas les questions et n’en rajoute pas au récit. Là où il est rendu, il affirme ce qu’il peut affirmer, sans compromis ni rigidité. Cette intégrité n’est pas immobi­le. Elle grandit à mesure du récit, qui présente ainsi un itiné­raire de foi, depuis la reconnaissance de l’action de l’homme Jésus jusqu’à la confession de foi en Jésus Seigneur et Fils de l’Homme, en passant par des étapes intermédiaires, identi­fiant Jésus comme prophète et homme de Dieu. À mesure, la parole devient plus hardie et articulée. Non seulement elle rend compte dle l’événement, ainsi au début, mais elle en vient à réfléchir l’événement et à questionner les autres dans le débat final avec les pharisiens. La vive droiture de cet aveu­gle qui voit l’amène à affronter l’adversité et l’exclusion. Son témoignage mené jusqu’au bout, dans une fidélité courageu­se et réfléchie, sans concession ni fuite, le conduit à risquer sa vie, comme Jésus lui-même. Durant tout ce parcours, celui qui ne voyait pas est passé peu à peu du «je vois» à «je crois». II est pleinement devenu un témoin.

Autour de cet itinéraire croyant, qui est fait non seulement de réception d’un don mais aussi de progression et de prise de parole, d’autres attitudes sont présentées en contraste. Elles montrent la diversité conflictuelle des réactions et interpré­tations face à un même événement, qui en lui-même ne suf­fit pas à produire la foi. Les voisins sont curieux et s’interro­gent sur le comment des choses, sans plus. Les pharisiens vont plus loin, enquêtent, discutent, mais à partir d’une vision religieuse très déterminée, qui ne s’ouvre pas ici à un autre point de vue. C’est au nom même de leur position religieuse qu’ils vont refuser le témoignage de l’aveugle guéri, car il met en cause leur approche dans sa fixité. Leur propre assurance de voir les rend de plus en plus aveugles à ce qui advient, alors même que l’aveugle fait la démarche inverse et voit de plus en plus. Quant aux parents, ils recon­naissent l’événement mais refusent de s’engager personnel­lement, par peur précise Jean, image des croyants qui ne veulent pas se mouiller.

À travers ces réactions si diverses, et celle de l’aveugle lui-même dans ses diverses étapes, une sorte de tableau vivant est présenté des réactions possibles face à l’événe­ment, qui est finalement Jésus lui-même. Nous sommes quelque part dans ce récit. Si nous sommes attentifs à ces attitudes, nous pouvons y reconnaître les nôtres, celles de notre passé ou de notre présent, les passages que nous avons vécus de la peur à la prise de position et au risque, ou de la curiosité à la reconnaissance de la présence de Dieu. Ou nous pouvons voir aussi nos propres fixités, nos refus de faire place à la nouveauté de l’Évangile à certains moments de notre vie. Cela vaut pour les individus mais aussi pour les communautés et institutions, tant sociales qu’ecclésiales. Il y a des façons de croire qui font voir et par­ler, de mieux en mieux, mais d’autres peuvent rétrécir la vue, de plus en plus, jusqu’à l’aveuglement.

Si nos yeux sont touchés et notre regard transformé, que dirons-nous de cette lumière qui nous a ouvert les yeux et qui nous fait voir?

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