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Méditation chrétienne

Jésus-Christ, corps mystique de l’humanité

Imprimer Par Maurice Zundel

Maurice Zundel naît à Neuchâtel en Suisse. Il est ordonné prêtre en 1919 et, suite à une décision injuste de ses supérieurs, il est exilé à Rome, où il obtient un Doctorat en Théologie. Il est ensuite prédicateur itinérant à Paris, Jérusalem et au Proche-Orient. Après son retour en Suisse, il exerce son ministère pastorale à Lausanne jusqu’à sa mort. Il est étonnant de constater à quel point la pensée de cet homme tellement humble (pratiquement inconnu de son vivant) continue de rayonner. Il est considéré, à juste titre, comme un géant de la spiritualité chrétienne.

II faut que j’évoque ce champ de fouilles de Byblos, au Liban, où sept à huit millénaires se superposent. Nous atteignons jusqu’au 5e millénaire avant Jésus-Christ et dans ce site incom­parable, il y a un cimetière qui date de 3,500 avant J.-C. où des squelettes sont enfermés dans des jarres.

Rien n’est impressionnant comme ces squelettes qui ont épousé la forme de la jarre et qui semblent attendre dans le sein maternel une reprise de la vie. Devant ce cimetière, devant une outre éventrée où le squelette apparaissait dans une position d’attente et d’espérance, je me demandais quel lien y a-t-il ? Quel lien entre ces hommes et moi ? Plus de cinq mille ans nous séparent, cet homme a vécu ici, au bord de la Méditerranée. Il la regardait, il l’a écoutée, il s’est enchanté de toutes les nuances qui se déploient sur la mer, des couleurs et des tons, il a sans doute cru que le monde commençait avec lui, il s’est senti le possesseur et le maître de l’univers, mieux peut-être que chacun de nous ne peut le faire, et voilà plus de cinq mille ans qu’il attend dans cette jarre. Quoi ?

Et voilà que nous nous sommes rencontrés. Et quel lien entre lui et moi, combien de générations entre cette époque calcholithique et l’humanité d’aujourd’hui, combien de générations ? Et pourtant ce n’est qu’un très bref intervalle de temps si l’humanité existait déjà depuis des millions d’années ! Que d’hommes ont disparu et sont devenus une poussière anonyme qui s’est mêlée à tous les éléments de la terre et dont il est impossible d’identifier 1a moindre parcelle.

Quel est notre lien avec toutes les générations disparues, quel est notre lien avec ces milliards de morts qui n’ont pas laissé de traces dans l’histoire ? Est-ce que l’histoire ne mène à rien ? Est-ce qu’elle n’a aucun sens ? Est-ce qu’une génération qui passe est simplement engloutie et que l’autre lui succède sans aucune continuité, ou bien est-ce que vraiment toutes les générations constituent une seule histoire, qui a un sens unique, parce qu’elle est parcourue, elle est portée par un seul dessein ?

Et voilà ce que je demandais à Byblos. Quel est ce lien ? Qui fait le lien entre ce squelette et moi-même, entre l’époque calcholithique et l’époque d’aujourd’hui, entre ces milliards anonymes qui n’ont pas laissé de traces et nous-mêmes ?

Si nous constituons tous une même histoire, s’il y a vraiment une humanité qui est portée par un seul dessein, ce n’est pas moi qui en constitue l’unité, ce n’est pas vous, ce n’est pas nous.

Qui est-ce donc ?

Y a-t-il quelqu’un qui puisse vraiment recueillir toutes les générations, les rendre contemporaines et les rassembler en un seul moment intemporel et le révéler, pour qu’elles forment en effet, qu’elles constituent une histoire unique ? Et alors je pensais spontanément à cette figure du second Adam que nous trace saint Paul : Jésus-Christ, le second Adam. C’est-à-dire Celui qui recommence, Celui qui récapitule, Celui qui tient toute la chaîne, qui la porte, qui lui confère, qui lui donne son unité : Jésus-Christ.

Non pas un homme seulement, mais l’Homme,

— l’Homme qui contient tous les autres,
— l’Homme qui est intérieur à chacun de nous,
— l’Homme qui peut vivre notre vie comme la Sienne.

Et ce qui nous sépare les uns des autres, qu’est-ce, sinon justement ce moi propriétaire, ce moi possessif, ce moi dont nous sommes prisonniers, qui crée des murs de séparation, qui nous enferme dans nos frontières, qui nous empêche de voir au-delà, qui nous dresse les uns contre les autres dans une rivalité folle et absurde, comme on le voit dans les compétitions cosmonautiques où les plus belles réussites de l’humanité finissent par tourner en querelles de village entre deux empires, entre deux colons mili­taires.

Voilà comment le Christ, voilà comment Jésus entre dans l’histoire. Voilà comment II nous saisit au plus profond de nous-mêmes, voilà comment II répond à une question insoluble qui fait l’unité du genre humain. C’est Lui qui rassemble toutes les générations, qui les porte, qui les saisit dans un seul Amour, dans un seul dessein, qui peut les rendre contemporaines, qui peut les rassembler dans un amour unique qui les éternise, Jésus, le second Adam, l’homme qui n’est pas contenu dans la chaîne des géné­rations comme un maillon qui disparaîtrait après avoir transmis une vie éphémère, mais Celui qui porte au contraire toute l’huma­nité, qui recommence en Lui une nouvelle carrière, et qui à travers Lui, trouve son unité divine.

Mais, si Jésus-Christ est cela, si Jésus-Christ est le second Adam, si Jésus-Christ triomphe de l’espace du dedans, si Jésus-Christ nous permet d’être contemporains, si Jésus-Christ nous apprend à aimer tous ceux qui étaient devant nous, avant nous et ceux qui viendront après nous et à les considérer comme de notre famille et de communier avec eux au Banquet de l’Eucha­ristie… Qui est Jésus-Christ?

Comment cela est-il possible ?

Comment un homme peut-il être l’Homme, comment un homme peut-il contenir tous les autres ? Il faut pour qu’on Lui appartienne tous, il faut qu’Il contienne toute l’histoire, qu’Il la porte et qu’Il lui donne un sens, qu’Il vive en Lui, un vide, un vide, un vide infini… il faut qu’Il ait fait de Lui-même ou qu’Il soit constitué dès son origine, comme un espace, un espace immense, un espace illimité, un espace où chacun peut être accueilli, comme chez lui.

Et c’est bien cela en effet, le mystère de cette nuit, le mystère éternel de cette naissance, c’est bien cela, le bienfait incomparable.

Jésus-Christ, le second Adam, introduit dans le monde… Il introduit la Présence de la pauvreté. Non pas seulement la pauvreté matérielle qu’il faut surmonter — il faudra bien un jour l’éliminer de la terre — mais d’une Pauvreté plus profonde, celle qu’Il a béatifiée dans la première béatitude : «Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre» (Mt 5/3). C’est cette pauvreté-là qu’Il apporte. Il n’a rien. S’Il peut nous conduire tous ensemble et chacun personnellement, c’est qu’Il est complètement désapproprié de lui-même.

Si vous songez à la peine que nous avons à porter, à porter simplement un des membres de notre famille, à le porter toujours et jusqu’au bout, à porter en soi la douleur du monde, à porter ce soir la douleur de notre cher aumônier de Montolivet qui souffre cette nuit très particulièrement et pour lequel nous devons prier de toutes nos forces, afin qu’il recouvre cette espèce de liberté de respiration indispensable à l’Espérance !

Si déjà, il était si difficile de porter un seul être toujours et continuellement, comment était-il possible que Jésus-Christ ait pu porter tous les milliards d’hommes du commencement du monde à la fin ? C’est qu’évidemment le vide en Lui était réellement infini. Et comment et pourquoi ce vide était-il infini ? c’est que justement en Jésus-Christ se révélait la Divinité du Verbe, la Divinité en personne qui est une Éternelle Pauvreté.

Car qu’est-ce que cela veut dire la Trinité ? Cela veut dire que Dieu ne possède rien, cela veut dire que la vie de Dieu est une communion d’Amour, cela veut dire que Dieu n’a prise sur son Être, qu’en le communiquant. C’est là justement, dans cette nuit de Noël, la Révélation adorable, unique, incomparable, à travers l’humanité de Jésus, de cette Humanité universelle, présente à tous les hommes et capable de les contenir tous… Et cette Humanité ne peut être universelle que parce qu’elle est souverai­nement désappropriée et libérée d’elle-même, et cela parce qu’elle est revêtue du moi de la Personnalité Divine qui est elle-même, qui est par excellence une infinie Pauvreté.

En Jésus éclate cette nuit le règne de la Divine Pauvreté et nous apprenons à travers l’Humanité de Jésus-Christ, nous apprenons que le Dieu qu’Il annonce, qu’Il incarne, le Dieu qu’Il communique, le Dieu auquel II nous initie et dont II va nous dire qu’Il est la Vie et notre vie… Ce Dieu-là n’est pas un Pharaon qui nous domine, II n’est pas un propriétaire qui nous possède. Il est un Amour qui se donne éternellement, un Amour qui n’est rien que l’amour, un Amour qui n’a rien, un Amour qui est éternel­lement vidé de soi, et dont la personnalité dans cette multiplicité relative de la Trinité, dont la personnalité est un pur élan.

Tout cela est prodigieux : dans cette nuit, nous changeons de Dieu. Je veux dire : nous apprenons à connaître un autre visage de Dieu et un autre visage de l’Homme, car si Dieu n’est pas un Pharaon, si Dieu n’est pas un Dominateur, si Dieu n’est plus un maître, II apprendra à l’homme le chemin d’une autre grandeur; non pas la grandeur de celui qui domine, de celui qui veut faire des esclaves… Il nous apprendra la vraie Grandeur, la Sienne, une grandeur d’Amour où il s’agit simplement de tout donner.

Nous sommes là au cœur d’une sagesse extraordinaire ; nous sommes tous nés sans l’avoir connue, nous avons été jetés dans le monde sans l’avoir demandé et nous nous sommes rencontrés avec nous-mêmes, enfermés dans une nature dont nous étions captifs.

Comment sortir de là, comment ne pas éprouver une immense révolte devant cette nécessité d’exister et voilà que Jésus veut nous apporter la libération… Il veut nous apprendre ce que nous pouvons faire de tout ce que nous sommes, de ce qui nous a été imposé, de toute cette nature que nous disons humaine et qui l’est si peu: nous pouvons la recueillir, la ressaisir, nous pouvons en faire un élan d’amour, nous pouvons nous en dessaisir pour en faire à Dieu un don merveilleux en réponse à celui qu’il a fait. Et nous voyons, en effet, qu’il en est ainsi dans tout le domaine de la personnalité où l’on arrive à la liberté, l’on n’est vraiment une source, une origine que si l’on se donne totalement ; et c’est justement parce que Dieu se donne infiniment, qu’Il est Dieu ; c’est parce qu’Il fait ce vide éternel, c’est parce qu’en Lui, il y a une coïncidence absolue et originelle entre ce qu’Il est et ce qu’Il donne ; et c’est finalement la même chose qui n’est que le don d’un Éternel Amour. C’est à cause de cela qu’Il est Dieu et qu’Il est en nous source de lumière, un espace libérateur et qu’Il nous apprend à devenir nous-mêmes des personnes, en faisant de notre vie un don, sans reprise.

Il y a dans cette nuit la naissance de l’homme à la dignité de la personne. Il y a dans cette nuit la Révélation de Dieu dans sa Pauvreté Éternelle. Il y a cette rencontre prodigieuse entre le visage de l’Homme qui aspirait vers la libération et ce visage de Dieu imprimé dans nos cœurs qui est notre libérateur, il y a cette rencontre, il y a cette découverte en Jésus-Christ.

Ce n’est pas un conte de fées, ce n’est pas une histoire pour amuser l’imagination d’enfants qui rêvent, les enfants sont plus sages que nous dans ce domaine, ils vont au cœur du réel, et le réel c’est cela, le réel c’est l’Amour qui n’est qu’amour. Le réel c’est la pauvreté de Dieu qui ne s’atteint lui-même qu’en se donnant dans la communion Trinitaire. Et Noël, c’est cela : un monde nouveau, une humanité nouvelle, un Dieu tout neuf, une histoire qui commence, dont l’unité se fait jour en Celui qui est capable de l’unifier en un seul dessein, en la pénétrant du même souffle d’un éternel amour.

Il est nécessaire que nous quittions le monde des mythes, il ne s’agit pas de l’imaginer, de s’émouvoir d’une manière senti­mentale et artificielle. Il importe, il est essentiel de situer Jésus-Christ dans l’activité humaine la plus pressante. Il faut savoir que la réponse qu’Il est, c’est une réponse à une question qui se pose à nous d’une manière urgente et quotidienne. Comment les milliards que nous sommes, les milliards derrière nous, les milliards devant nous, les milliards à côté de nous, comment est-ce que nous formons une unité, comment sommes-nous une seule histoire, comment pouvons-nous aimer sans grimacer et sans mensonges ? Eh bien, la seule réponse, c’est que justement, il y a au cœur de notre histoire, le cœur de Dieu, qui parle, dans cette humanité Sacrement, dans cette humanité essentiellement dépouillée de soi, qui est l’Humanité de Jésus-Christ.

C’est à travers ce cœur de Dieu qui est présent en chacun de nous, qui est intérieur à chacun de nous, que nous pouvons nous rejoindre, nous reconnaître et nous aimer.

Il n’y a vraiment qu’une seule histoire, et nous en avons l’assurance parce que Jésus-Christ est avec nous dès l’origine et jusqu’à la fin de l’histoire, car c’est Lui qui étant Homme, contient tous les hommes, comme Celui que nous allons rencontrer tout à l’heure, et que nous allons écouter maintenant, chacun au plus intime de nous, pour apprendre à travers Lui, à devenir universels… Pour être ce soir, présents à toutes les douleurs, à toutes les souffrances, à toutes les famines, à toutes les détresses, à toutes les solitudes, à toutes les infamies, à toutes les misères morales, à tous les crimes et aussi heureusement à toutes les enfances, à toutes les joies, à toutes les espérances, à toutes les tendresses, à toutes les Résurrections… Alors nous commencerons à renaître et à revivre, et c’est ce qu’il faut.

Il ne s’agit pas d’arrêter l’histoire, il ne s’agit pas de la regarder dans le passé… Jésus-Christ n’est pas dans le passé. Jésus-Christ est aujourd’hui… Jésus-Christ est au-dedans de nous, comme le cœur de notre cœur, et c’est à travers Lui que nous pourrons embrasser toute l’humanité et nous considérer les uns les autres comme les membres d’un seul corps animé par un seul souffle, porté par un seul amour, du moins c’est ce qui devrait être. C’est ce que nous demanderons à Dieu : que commence à s’ébaucher dans nos cœurs, afin que Jésus-Christ, cette nuit, ne trouve pas la porte fermée et que, aussi médiocres que nous sommes effectivement, aussi limités, jaillisse cette flamme comme une réponse :

Seigneur vous venez, c’est vrai !

Seigneur vous êtes là !

Seigneur me voici, je vous attendais. Je ne savais qui vous étiez, mais maintenant je reconnais votre visage.

Seigneur prenez-nous !

Seigneur entraînez-nous !

Seigneur faites que nous tous ensemble devenions une humanité enfin humaine, et que sans bruit, dans la vérité, dans l’authenticité de chacune de nos journées, nous apportions à tous nos frères humains, la lumière adorable de votre Visage,

Seigneur, ce Visage imprimé dans nos cœurs, ce Visage que nous attendions, le Visage après lequel soupirait toute la terre, le Visage de l’Éternel Amour.

Maurice Zundel (1897-1975)

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