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Témoins du Christ

Pierre d’homme

Imprimer Par Bernard Jährling

Réfugié avec sa mère allemande dans la France de l’après-guerre, Bernard Jährling a 14 ans en 1955, quand on le dépose avec les siens au « camp des sans-logis » de Noisy-le-Grand près de Paris. Des abris en tôle et des tentes militaires alignés à la hâte sur une ancienne décharge, la boue, les rats, quelques pompes à eau… Dans ce lieu vivent jusqu’à deux mille personnes. 3c’est quoi ça ? s’inquiète le nouvel arrivant, un camp de prisonniers ? ». Aux cars de touristes qui viennent visiter cet enfer humain, l’adolescent crie sa révolte à coups de pierres. Sur ce bout de terre où la haine pousse comme de la mauvaise herbe, l’auteur se demande quelles mains l’ont empêché de basculer : celles de ses frères ? de ses sœurs ? de sa mère ? Une mère de huit enfants qui leur répétait : « Ne reviens jamais à la maison menottes aux poignets ». Aux yeux de ce garçon, le seul homme qui représente le père qu’il n’a pas connu, c’est l’aumônier du camp, l’abbé Joseph Wresinski.

P 205 17 octobre 1987

Combien nous étions à attendre ce jour qui changerait l’avenir d’un peuple ? Aboutissement d’un combat que tant de générations avaient payé de leur vie. Refus que des humains soient piétinés sur le chemin de l’histoire, comme des feuilles mortes.

Au Trocadéro, sur le parvis des Droits de l’Homme, à Paris, face à la Tour Eiffel, ces grandes statues dorées qui montaient la garde, elles gardaient quoi ? Les courants d’air ?

Maintenant, entre les hauts bâtiments, à même le sol, des mots sont gravés dans le marbre, qui ne pourront plus s’effacer de la mémoire des hommes.

Je revois ce petit prêtre, avec sa valise noire, qui m’a tapé sur l’épaule, trente et un an plus tôt : « Alors, vieux frère ? ». Comment j’aurais pu imaginer, gamin, que ce même homme allait un jour signer ces paroles qui ont leur place, inscrites dans ce lieu ?

Là où des hommes sont condamnés
A vivre dans la misère,
Les droits de l’homme sont violés.
S’unir pour les faire respecter
Est un devoir sacré.

Comment j’aurais pu penser qu’un jour, le 17 octobre 1987, se rassembleraient autour de lui des milliers et des milliers de sans rien, des grands de ce monde et des petites gens de partout, sous un ciel sans nuage, avec ce soleil beau comme une lumière sans fin ?

J’entends encore ses mots, un dimanche où j’étais ressorti amer d’une église, il m’avait dit : « Cogne à leur porte »… Pour cette dalle en hommage aux victimes « de la faim, de l’ignorance et de la violence », il a choisi un endroit sans porte, pour que tout le monde puisse y entrer sans être obligé de cogner. J’en frissonne de bonheur.
[…]
Qui aurait pu dire, ce jour-là, que le 17 octobre allait devenir pour le monde entier le jour où les muets de l’histoire retrouvent le droit à la parole ?

Ensuite, bien souvent j’ai accompagné des jeunes et des moins jeunes sur cette dalle. Un autre 17 octobre, devenu depuis « Journée mondiale du refus de la misère », le parvis fourmillait d’enfants qui chantaient.

[…]
Dans le train, face à moi, un homme au regard vague. Ses paupières n’ont plus la force de dévoiler ses yeux fanés quand il me tend une main tordue par la souffrance.
T’as pas une clope ou un petit sou ?
Je lui donne. Ses yeux s’ouvrent un peu plus.
Merci mon pote.
Combien de fois faudra-t-il encore que cet homme tende une maint de plus en plus lourde ?

Je revois cette petite fille de six ans, au camp de Noisy, en plein hiver, pieds nus, sans culotte, avec sa jupe trop courte. Tremblant de froid, elle me demande : « t’as pas du lait pour ma petite sœur ? ».

Et cette femme, au Cornillard, les yeux creusés, les mains crevassées de gratter les ordures, disputant aux corbeaux et aux rats des fromage grouillant d’asticots.

Combien sont-ils encore, aujourd’hui, à endurer l’inhumain ? Comme eux, comme vous, je veux être humain jusqu’au bout. Avant, rongé par la haine, je ne l’étais plus. Si je le suis redevenu, c’est parce que j’ai compris que je ne suis pas seul. Je sais que le combat qu’on mène est loin d’être gagné. Je sais aussi que beaucoup d’hommes et de gemmes ne le lâcheront jamais.

Je pense à ma mère, toujours là, après ses six infarctus. A Jeannine, à Michel, à Emilien et Romain, mes petits-enfants. A mes frères et sœurs, aux trois qui ne sont plus, à toute ma famille. A tous ceux qui m’ont permis de devenir un homme.

J’entends encore le Père Joseph me dire : « Reste toi-même Bernard, et va vers les autres. ». J’essaie.

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