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Témoins du Christ

Lettre au frère Stefano di Codiponte, novice

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« Que la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, garde ton cœur dans le Christ » (Ph 4, 7), mon bien cher frère. Pressé par maints engagements, je n’ai pas pu satisfaire plus tôt à ton désir : car, fût-ce en me négligeant moi-même, je ne parviens pas toujours à accomplir ce que je conçois et désire. Mais pressé maintenant par ta charité et ton zèle indiscret, me voilà forcé à te recommander d’avancer dans cette vocation à laquelle tu as été appelé.

Souviens-toi qu’au Ciel il n’y a que les bons, qu’en enfer il n’y a que les mauvais, mais qu’en ce monde, on trouve ensemble bons et mauvais, de sorte qu’il ne te sera jamais donné de trouver des bons sans les mauvais. Voilà pourquoi beaucoup de ceux qui désirent vivre selon le bien, mais sans se soumettre à leurs aînés, cherchent l’impossible en ce monde. Ils veulent en effet demeurer avec les saints, à l’exclusion de tous les hommes mauvais et imparfaits. Et comme ils ne trouvent pas cela, ils abandonnent leur vocation et se laissent aller à l’errance. Ils sont trompés par le démon, ils tombent dans l’erreur et le péché, et ils ne reviennent plus ensuite sur le droit chemin de la sagesse.

Mon enfant, vivre selon le bien consiste à faire le bien et supporter le mal, et persévérer de la sorte jusqu’à la mort. Et qui donc pourrait vivre mal parmi les saints, sinon un homme perverti et totalement privé de la grâce de Dieu? Il n’y a pas grand mérite à vivre bien parmi les bons. Je dis ceci cependant non parce que les hommes avec qui tu te trouves sont mauvais; au contraire, ils sont bons, même si certains peut-être sont imparfaits; mais parce que, de ton côté, d’une paille tu as tendance à faire une poutre.

Certes, il faut fuir les hommes mauvais et pervertis; l’on doit demeurer avec les bons, car « tu seras saint avec le saint, et élu avec les élus, tandis que tu te pervertiras avec les pervertis » (Ps 17, 26 et sq.). Mais si tu voulais fuir tous les hommes mauvais, tu devrais quitter ce monde. En vérité, tu as déjà quitté ce monde, et tu pensais entrer sur-le-champ au paradis. Au lieu de quoi tu es entré dans l’antichambre du paradis, mais non pas encore au paradis. Dans le monde, tu as vécu au milieu des scorpions; mais au couvent, il te faut bien vivre parmi des hommes parfaits, des hommes qui progressent et des hom­mes imparfaits; mais non pas parmi les méchants.

S’il se peut que tu rencontres quelque faux frère, tu ne dois pas t’en étonner : au contraire, c’est de l’inverse que tu devrais t’étonner. En effet, on a trouvé d’impies et pervers persécuteurs des bons dans la maison d’Abraham, et dans celle d’Isaac, et dans celles de Jacob, de Moïse, de David, et même dans la maison de Notre Seigneur Jésus-Christ. Aussi comment peux-tu penser qu’il y ait en ce monde une maison sans mauvais?

Tu te trompes, frère, tu te trompes; c’est là une grave tentation, montée avec ruse par l’œuvre du diable. Aussi « cherche la paix et poursuis-la », « marche devant le Seigneur », « humilie-toi sous la puissante main de Dieu », entre les épines, tache de cueillir les roses, « estime les autres meilleurs que toi ». Si tu vois une chose qui te déplaît, pense qu’elle a été faite dans une bonne intention : nombreux sont les hommes intérieurement meilleurs qu’il n’y paraît.

Apaise-toi donc, mon frère, apaise-toi; exerce-toi à l’humilité, à la soumission et à l’obéissance; prie sans cesse et sache que la demeure du Seigneur est dans la paix. Prie pour moi et rappelle mon souvenir à ton maître et à tes con­disciples. Porte-toi bien.

Fr. Jérôme de Ferrare o.p.

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