Témoins du Christ,

Responsable de la chronique :
Témoins du Christ

Retour au Cambodge – Le chemin de liberté d’une survivante des Khmers rouges.

Imprimer Par Claire Ly

Introduction

Revenue de l’enfer, Quatre ans dans les camps khmers rouges, mon premier ouvrage, raconte l’histoire d’un combat pour la vie et d’une conversion au sens le plus courant du terme: la conversion comme changement de religion, de tradition. Cette conversion qui plaît tant aux « religieux» toutes traditions confondues. Cette conversion qui rassure la communauté qui accueille sur le « bien-fondé» de ses croyances, de ses rites, de ses prétendues vérités … Ma conversion ne serait qu’une parenthèse dans mon histoire personnelle, si elle n’était que cette conversion-là: changement de tradition, choix d’une religion, passage d’une voie à une autre … Si décisive soit-elle, cette conversion•- là ne serait guère qu’un moment furtif, illusoire peut-être, dans la « durée» de ma personne …

Au fil du temps, après la parution de cet ouvrage sur ma conversion, j’ai pris conscience qu’il existait en moi une fidélité paradoxale à travers le changement: fidélité à moi-même, fidélité à mon histoire personnelle … C’est une fidélité malgré les cassures, malgré les choix différents … ou plutôt à travers eux. Une fidélité tenace qui me permet de garder une identité personnelle finalement assez structurée.

Cette identité me permet de dire aujourd’hui que je suis une Française venue d’ailleurs … La France est mon pays, mais un deuxième pays. Je l’ai adoptée sans pour autant oublier mon premier pays, le Cambodge, terre de déchirure. Je me sens bien en France, sans aucun complexe, même si les gens continuent à voir en moi l’Asiatique. Cela m’autorise d’ailleurs à me moquer gentiment de mes nouveaux compatriotes, les Français. Avantage des « frontaliers»: nous prenons de la distance avec les uns comme avec les autres, attitude salutaire pour sortir des complexes identitaires.

Mon identité paradoxale, jamais stabilisée, toujours à mi-chemin entre la Française et la Cambodgienne, a une forte connotation spirituelle: elle découle naturellement d’un dialogue sans fin entre la bouddhiste que j’étais et la chrétienne catholique que je suis devenue. Peut-être est-il un peu choquant d’affirmer à ce point l’influence du spirituel sur le culturel, dans une société française qui se réclame d’une laïcité intransigeante, héritée des tensions de son histoire … Mais c’est ce que je vis. Immergée par les circonstances dans le brassage de la mondialisation, je n’éprouve pas une perte d’identité, mais une identité perpétuellement en devenir m’habite, dans laquelle la culture asiatique vient enrichir la culture française et réciproquement … C’est dans ce chassé-croisé entre l’Occidentale et l’Orientale, entre la bouddhiste et la catholique que je vous invite à faire un bout de chemin avec moi, partie à la redécouverte de mon pays d’origine, le Cambodge.

Le voyage vous emmènera dans l’univers d’une femme dont l’identité est sans cesse composée et recomposée par la confrontation aux réalités de la vie. Mais c’est le propre de la modernité, me direz-vous, que d’obliger chaque jour à s’ajuster et se réajuster. Justement! Qui mieux qu’une déracinée expérimente cette réalité fluctuante et désormais planétaire de la modernité, emportée qu’elle est au centre de ce tourbillon? Le monde n’est plus qu’un village immense où chaque nouvelle se propage à la vitesse de la lumière: nous sommes au courant de tout et traversés par tout. Mais de ce « tout », que pouvons-nous faire ?

Certaines personnes envient ma chance d’avoir deux cultures. Elles ne se doutent pas du chantier délicat, du travail difficile et patient que la rencontre de ces deux cultures a ouvert dans ma vie. Il ne s’agit pas seulement de laisser coexister la culture asiatique et la culture européenne, et de faire s’entrecroiser les richesses et les pauvretés des deux. Cela ne suffit nullement … Ce croisement superficiel donne souvent naissance à une culture bâtarde pigmentée par des parfums orientaux pour les uns, relevée à la sauce moutarde pour les autres.

Un travail de rencontre entre deux cultures, aussi riches l’une que l’autre, impose patience et respect. Du moins si l’on désire faire naître une harmonie nouvelle, une harmonie de dialogue construite dans le murmure de tout l’être, un murmure qui fuit tout tapage à son de cor et de trompette. Cette harmonie-là est précieuse; elle seule peut permettre à chaque histoire personnelle de devenir une note capable d’enrichir la grande symphonie de l’histoire universelle.

Utopie? .. Certes! Mais l’utopie, du moins, n’est jamais monotone ou tiède. Elle est une. aventure vertigineuse faite de découvertes, d’anecdotes et d’aventures qui brûlent les yeux de joie ou de tristesse.

Mes voyages successifs vers ma terre natale sont autant d’étapes de la naissance de mon identité non seulement composée mais tendue vers l’harmonie entre l’émigrée et l’immigrée, entre la Cambodgienne et la Française, entre la bouddhiste et la catholique. C’est un véritable «travail» d’enfantement difficile mais passionnant … C’est un chemin parsemé de promesses, mais barricadé de peurs et d’angoisses venues des profondeurs. C’est mon chemin. Que vaut-il? Je n’en sais trop rien. Mais à mes yeux, il est très beau, et je ne regrette rien.

p. 217 – 219

Mon Espérance en Jésus-Christ

Je suis devenue chrétienne à cause de l’humanité de Jésus de Nazareth qui m’a permis de relire mes expériences de femme devant le défi du mal. Ce même Jésus m’a peu à peu amenée à prendre conscience de cette force de vie qui m’irrigue. Les réflexions menées longuement sur mes expériences de vie me permettent d’adhérer à celle des évêques de France: « C’est du dedans de l’expérience et de la condition humaines que nous apprenons à adhérer au Dieu de Jésus-Christ et à nous fier à ce salut, à cette vie nouvelle qui nous est révélée et communiquée par lui . »

Ce chemin de foi incarné dans mes expériences d’être de chair m’a permis d’éclairer pour l’essentielle problème identitaire. Suis-je bouddhiste? suis-je chrétienne? ou les deux? Suis-je condamnée à vivre une déchirure identitaire ?

Non, la vie nouvelle dont j’ai reçu la grâce est une vie hospitalière qui permet d’accueillir en moi la bouddhiste telle qu’elle est. Je ne cherche nullement à la convertir. Je lui laisse simplement un espace de parole. Et, paradoxe! la parole authentique de la bouddhiste permet à la chrétienne d’être de plus en plus disciple du Christ. .. Oui, aujourd’hui je sais qui je suis: je suis une chrétienne catholique venue du bouddhisme. Paradoxe! je ne l’aurais jamais su vraiment si je n’étais pas retournée vers « l’enfer» et si je n’avais pas osé rencontrer mes frères khmers déchirés, bouddhistes comme chrétiens.

Telle est mon Espérance en Jésus-Christ … C’est l’espérance d’une rencontre au-delà de toute rencontre, entre nous comme avec Lui … Elle commence tout simplement: accueillir Sa vie en moi … reconnaître dans les autres, différents de moi, les traces de Sa vie … En sachant bien que la vie ne se prête pas toujours aux argumentations de la pensée. Car « la pensée ne connaît pas la vie en la pensant. Connaître la vie, c’est le fiât de la vie, et d’elle seule » …

Croire au Christ, c’est expérimenter dans ma propre chair la force de vie qui m’irrigue et qui ru’ ouvre à Lui. « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi. » l’ai fait l’expérience d’une force de vie en moi qui n’est pas de moi. Par sa vie humaine, Jésus-Christ me fait pressentir cette force de vie qui vient de Son Père.

Croire au Christ, c’est faire silence pour accueillir cette vie qui vient de lui, jusqu’à reconnaître avec Paul: «Et si je vis, ce n’est plus moi, mais le Christ qui vit en moi »
Croire au Christ, c’est reconnaître qu’en lui, Dieu fait de moi, par la force de son Esprit, une « cobelligérante» contre le mal. Croire en Jésus-Christ ressuscité et vraiment Dieu, c’est aussi reconnaître que le mal ne peut plus m’anéantir. Car en Christ, Dieu a vaincu le mal.

Croire en Jésus-Christ vraiment Homme en même temps que vraiment Dieu, c’est aussi me considérer comme un être digne, irréductible à mes actes bons ou mauvais. Voilà la bonne nouvelle du christianisme qui amplifie encore la grandeur de l’homme perçue par les bouddhistes. Mais cette grandeur, l’homme ne la tire pas de lui-même. Elle est le don de la Vie de Dieu …

« Je suis la Résurrection et la Vie: celui qui croit en mot, même s’il meurt, vivra. » Cette affirmation, je l’accueille pour moi-même, pour tous ceux que j’aime, pour tous les autres, avec joie et reconnaissance; mais dans l’humilité de la pensée et dans l’ouverture du cœur à l’expérience concrète de la vie …

Dans le silence.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Témoins du Christ

Les autres chroniques du mois