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La voie de l’attente (3ème partie)

Imprimer Par Henri J.M. Nouwen

Henri J.M. Nouwen est né aux Pays-Bas. Il a été ordonné prêtre en 1957. Après avoir enseigné la théologie aux universités d’Utrecht, Notre Dame (Indiana) Yale et Harvard, il a choisi de vivre avec des personnes handicapées mentales. Proche collaborateur de Jean Vanier, il est devenu pasteur de l’Arche Daybreak à Toronto. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages de spiritualité dont plusieurs on été traduits en français. Henri J.M. Nouwen est considéré comme l’un des guides spirituels les plus marquants de notre époque.

De l’action à la passion

Je n’avais jamais vraiment réfléchi au sens de l’expression « être livré » qui se retrouve au cœur du récit de l’arrestation de Jésus. C’est ce qui s’est produit à Gethsémani : Jésus a été livré. Certaines traductions affirment que Jésus a été « trahi », mais le texte original en grec emploie le verbe « livrer ». Judas a livré Jésus aux grands prêtres (voir Mat­thieu 14, 10). Il est intéressant de noter que le même verbe est attribué à Judas mais également à Dieu. Dieu n’a pas épargné Jésus, mais il l’a livré pour nous tous (voir Romains 8, 32).

L’expression « être livré » joue donc un rôle capital dans la vie de Jésus. En effet, ce drame au cours duquel il est livré divise radicalement la vie de Jésus en deux parties. La première est pleine d’action. Jésus prend toutes sortes d’initiatives. Il parle; il prêche; il guérit; il voyage. Mais à partir du moment où il est livré, Jésus devient celui à qui on fait des choses. Il est arrêté; il est conduit au Grand Prêtre; il est amené devant Pilate; il est couronné d’épines; il est cloué sur une croix. On lui fait des choses sur lesquelles il n’a aucun pou­voir. C’est le sens de la passion : être le destina­taire des actions des autres.

Il est important de prendre conscience que lors­que Jésus dit : « Tout est achevé » (Jean 19, 30), il ne veut pas simplement dire : « J’ai fait tout ce que je voulais accomplir. » II veut également dire : « J’ai permis qu’on me fasse ce qui devait m’être fait pour que je puisse réaliser ma vocation. » Sa vocation, Jésus ne la réalise pas seulement dans l’action, mais aussi dans la passion. Il ne réalise pas sa vocation seulement en accomplissant ce que le Père l’a envoyé accomplir, mais aussi en per­mettant que d’autres agissent sur lui.

La passion est une forme d’attente — c’est l’at­tente de ce que les autres vont faire. Jésus s’est rendu à Jérusalem pour annoncer la Bonne Nou­velle aux gens de cette ville. Il savait qu’il les pla­cerait devant un choix : serez-vous mes disciples ou mes bourreaux? Ici, il n’y a pas de demi-me­sure. Jésus s’est rendu à Jérusalem pour placer les gens devant un choix : ils pouvaient répondre « oui » ou « non ». Voilà le grand drame de la pas­sion de Jésus : il devait attendre leur réponse. Qu’allaient-ils faire? Le trahir ou le suivre? Dans un certain sens, l’agonie de Jésus n’est pas seule­ment l’agonie à la mort qui approche. C’est aussi l’agonie liée à l’absence de pouvoir et à l’attente. Elle est l’agonie de Dieu qui dépend de nous pour décider de la forme que prendra sa présence parmi nous. Elle est l’agonie de Dieu qui, très mystérieu­sement, nous permet de décider de quelle façon il sera Dieu. Nous touchons là au mystère de l’incar­nation de Dieu. Dieu s’est fait homme non seule­ment pour agir parmi nous, mais aussi pour ac­cueillir nos réponses.

Toute action se termine par une passion. Lors­que nous sommes livrés, nous attendons que d’autres agissent sur nous. Voilà le mystère du tra­vail, le mystère de l’amour, le mystère de l’amitié, le mystère de la communauté qui supposent tou­jours que nous devons laisser les autres agir sur nous. C’est là le mystère de l’amour de Jésus. Dans sa passion, Jésus est celui qui attend notre réponse. Et c’est précisément dans cette attente que nous est révélée l’intensité de son amour et de l’amour de Dieu. Si nous étions obligés d’aimer Jésus et de lui répondre uniquement tel qu’il nous le com­mande, ce ne serait pas vraiment de l’amour.

Toutes ces réflexions sur la passion de Jésus ont eu une grande importance dans mes échanges avec mon ami. Celui-ci a pris conscience qu’après avoir travaillé très fort il devait désormais attendre. Il a compris que sa vocation d’être humain serait ac­complie non seulement par ses actions, mais aussi par sa passion. Ensemble, nous en sommes venus à saisir que c’est précisément au cœur de cette attente que jaillissent peu à peu une nouvelle espé­rance, une nouvelle paix et même une nouvelle joie. Ainsi nous était révélée la gloire de Dieu.

La gloire de Dieu et notre vie intérieure

La résurrection n’est pas seulement la vie après la mort. C’est d’abord la vie nouvelle qui surgit de la passion de Jésus, de son attente. Le récit des souffrances de Jésus révèle mystérieusement que la résurrection jaillit au cœur même de la passion. Une foule conduite par Judas arriva à Gethsémani. «Jésus 1…] s’avança et leur dit: « Qui cherchez-vous? » Ils lui répondirent : « Jésus le Nazôréen. » Il leur dit : « C’est moi. » […] Dès que Jésus leur eut dit « c’est moi », ils eurent un mouvement de recul et tombèrent. À nouveau, Jésus leur demanda : « Qui cherchez-vous? » Ils répondirent : « Jésus le Nazôréen. » Jésus leur répondit : « Je vous l’ai dit, c’est moi. Si donc c’est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci » » (Jean 18, 4-8).

C’est précisément au moment où Jésus est li­vré, dans sa passion, qu’il manifeste sa gloire. « Qui cherchez-vous? […] C’est moi. » Ces paroles rap­pellent la rencontre de Moïse avec Dieu dans le buisson ardent : « Je suis qui je serai », lui dit Dieu (voir Exode 3, 1-14). Ces paroles manifestent la gloire de Dieu; en entendant Jésus les prononcer, ceux qui étaient présents eurent un mouvement de recul et tombèrent. Puis Jésus fut livré. Mais déjà là nous reconnaissons Dieu qui se livre à nous. La gloire de Dieu révélée en Jésus comprend et la passion et la résurrection.

« Comme Moïse a élevé le serpent dans le dé­sert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé afin que quiconque croit ait, en lui, la vie éternelle » (Jean 3, 14-15). Jésus est élevé comme une victime passive, faisant de la croix un signe de désolation. Il est élevé dans la gloire, et la croix devient aussi un signe d’espérance. Nous prenons soudainement conscience que la gloire de Dieu, sa divinité, jaillit de la passion de Jésus au moment où ce dernier est le plus persécuté. Ainsi, la vie nouvelle n’est pas visible seulement le troisième jour, à la résur­rection, mais déjà dans la passion, au moment où Jésus est livré. Pourquoi? Parce que c’est dans la passion qu’éclate au grand jour la plénitude de l’amour de Jésus. Son amour est un amour qui at­tend, un amour qui ne cherche pas le pouvoir. Lorsque nous nous permettons de ressentir plei­nement de quelle façon les autres agissent sur nous, nous pouvons goûter une vie nouvelle dont nous ne soupçonnions pas l’existence. Voilà le sujet dont nous discutions constamment, mon ami malade et moi. Pouvait-il goûter la vie nouvelle au cœur de sa passion? Pouvait-il voir que, en étant l’objet de soins de la part du personnel hospita­lier, il était déjà en train d’être préparé pour un amour encore plus grand? Cet amour avait été présent dans toutes ses actions, mais il ne l’avait pas encore pleinement goûté. Ensemble, nous avons peu à peu compris que, au cœur de notre souffrance et de notre passion, au cœur de notre attente, nous faisons déjà l’expérience de la résur­rection.

Aujourd’hui, dans notre monde, jusqu’à quel point maîtrisons-nous vraiment la situation? No­tre vie n’est-elle pas, en grande partie, passion? De toutes sortes de manières, les gens, les événe­ments, la culture dans laquelle nous vivons et bien d’autres facteurs hors de notre contrôle agissent sur nous. Tout cela laisse souvent peu de place à nos propres initiatives. Cela est particulièrement évident lorsque nous remarquons combien d’en­tre nous sont blessés, handicapés, malades chro­niques, âgés ou démunis.

De plus en plus dans notre société, nous avons le sentiment d’avoir de moins en moins d’emprise sur les décisions qui influencent notre propre exis­tence. Il devient donc de plus en plus important de reconnaître qu’une grande partie de notre vie consiste à attendre, à laisser les autres agir sur nous. Par sa vie, Jésus nous apprend que le fait de ne pas avoir la maîtrise des choses fait partie de notre condition humaine. Sa vocation et la nôtre sont accomplies non seulement dans l’action, mais aussi dans la passion, dans l’attente.

Prenons conscience de l’importance de ce message pour nous et pour le monde. S’il est vrai qu’en Jésus Dieu attend notre réponse à son amour divin, nous avons donc la possibilité de découvrir une toute nouvelle façon d’attendre dans la vie. Nous pouvons apprendre à être des gens obéis­sants qui ne cherchent pas sans cesse à agir, mais qui savent reconnaître l’accomplissement de no­tre humanité véritable dans la passion, dans l’at­tente. Si nous y arrivons, je suis convaincu que nous accéderons à la puissance et à la gloire de Dieu et de notre propre vie nouvelle. Servir les autres signifiera aussi les aider à voir surgir la gloire de Dieu — non seulement lorsqu’ils sont actifs, mais aussi lorsque quelqu’un d’autre agit sur eux. Ainsi, la spiritualité de l’attente ne consiste pas seulement à attendre Dieu. Elle est également par­ticipation à l’attente d’un Dieu qui nous attend; ainsi nous avons part au plus grand amour qui soit : l‘amour de Dieu.

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