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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.
Le psalmiste

Guerre et paix dans l’écriture

Imprimer Par Louis Balthazar

Nombreux sont les médias et les commentateurs associant extrémisme, violence et religions. Justesse de vue ou erreur de perspectives ? Louis BALTHAZAR, politologue et professeur de sciences politiques à l’Université Laval, nous propose d’élargir notre réflexion.

Au moment où les Islamistes radicaux qui s’adonnent à des attentats terroristes auprès de populations innocentes sont identifiés comme des « fous de Dieu », il n’est pas rare qu’on attribue aux convictions religieuses les pires excès du comportement humain. Il faut bien admettre que des guerriers et terroristes ont fréquemment invoqué leur foi, leur sentiment religieux, voire des textes de l’Écriture pour justifier leur recours à la violence. Mais peut-on en déduire qu’une guerre soit légitimement inspirée par la révélation ? Le recours à la violence est-il compatible avec le message central de l’Évangile ? Une lecture attentive des textes sacrés ne nous permet pas de répondre à ces questions par l’affirmative. Il faut donc chercher ailleurs les véritables facteurs de guerre. À cet égard, le fondamentalisme religieux peut être compris comme une sorte de dérive du message central.

LE SENTIMENT RELIGIEUX AU SERVICE DE LA VIOLENCE

Il y a là un phénomène incontestable. Le sentiment religieux a souvent occupé une place de choix dans les justifications de guerres et de recours à la violence. Il suffit de consulter la Bible pour y trouver de multiples références à un Dieu vengeur qui se fait le défenseur d’Israël contre ses ennemis au point d’anéantir leurs armées et même d’exterminer des populations entières. Le christianisme n’a-t-il pas donné lieu aux croisades dévastatrices qui se sont échelonnées sur des siècles à l’instigation des chefs de l’Église et de personnages vénérés, voire canonisés, comme le roi de France Louis IX, saint Louis ? Et que dire de la soi-disant sainte Inquisition et de ses illustres condamnations au bûcher ou à la torture pour punir des écarts anodins, voire faussement invoqués ? L’Occident a ensuite connu les terribles guerres de religion. La hiérarchie de l’Église catholique a souvent encouragé le recours à la guerre.

Le sentiment religieux semble agir comme un puissant moyen de dépasser l’ambivalence et l’incertitude et en vient à procurer une bonne conscience absolue, celle de se ranger du côté du bien et de faire la lutte à un mal absolu. L’acte belliqueux se situe alors dans le cadre de la satisfaction d’un désir de transcendance, comme une véritable expérience supranaturelle.

Le message chrétien, comme celui des autres grandes religions monothéistes, vise à l’universalisme et à la spiritualité, mais il peut aussi revêtir un caractère sectaire et particulariste qui le conduit à exclure et à combattre des infidèles, des hérétiques, des déviants. En raison de ces deux faces du message, ce sont souvent les mêmes variables qui produisent les saints et les terroristes .

Certains voient dans la religion un caractère essentiellement violent, une possibilité toujours présente, inhérente à la foi, d’exclure et de combattre les incroyants. Selon eux, les certitudes issues de l’acte de foi n’auront de sens que si elles sont absolues et engendrent un sentiment d’avoir raison envers et contre tous. Il en résulterait une intransigeance aussi totale et absolue du fait qu’elle provient d’une inspiration divine, d’un Dieu parfait, infaillible et toujours vrai. Inévitablement donc, selon ce raisonnement, une religion crée des méchants, des infidèles qu’il faut combattre avec une ardeur qui s’enracine dans l’absolu, parce qu’ils entravent la pratique de la vraie foi. Toute religion serait donc essentiellement exclusive, intolérante, intransigeante et potentiellement violente.

LE MESSAGE CENTRAL

En prêchant l’orthodoxie de la foi, il est bien vrai que les leaders religieux eux-mêmes se sont souvent égarés à recommander des pratiques accessoires, voire à en exiger l’exécution par des moyens autoritaires. Il y a lieu de se demander cependant en quoi consiste l’essentiel du message auquel tout le reste devrait se subordonner. Jésus prêche l’amour du prochain, même l’amour des ennemis, ce qui représente en quelque sorte la sortie de soi-même vers l’autre en tant qu’autre. Comment ne pas voir dans l’Évangile une invitation constante à l’amour ? « Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » (Jean 15, 12)

Mais que dire d’un Ancien Testament où les guerres abondent et où revient fréquemment la condamnation belliqueuse des ennemis ? Il faut sûrement y voir une lente évolution, une purification progressive du message religieux, le passage graduel du particularisme à l’universalisme bien exprimé, entre autres, par le prophète Isaïe : « Ma maison s’appellera : ‘Maison de prière pour tous les peuples’. » (56, 7)

Une bonne partie de l’Ancien Testament est à lire dans une perspective symbolique et mythique, à commencer par le naïf récit de la création. La guerre peut souvent être entendue comme une lutte contre les ennemis de l’intérieur, contre la haine qui est au cœur de l’homme. L’amour et la compassion n’en occupent pas moins une place centrale dans les psaumes qui évoquent la tendresse d’un Dieu « lent à la colère ». Cette tendresse est évoquée à satiété dans des récits allégoriques comme celui d’Osée et dans le magnifique Cantique des cantiques. Les livres des prophètes sont de véritables traités de justice et de paix sociale.

Revenons au Nouveau Testament qui doit être vu par un chrétien comme la clé de l’intelligence de l’Ancien Testament, comme une sorte de couronnement de la longue voie d’Israël vers l’universalisme, remarquablement exprimée par saint Paul : « Il n’y a plus ni juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme… » (Galates 3, 28) Et pour le même Paul, pourtant fort militant et intransigeant, l’amour est au centre : « J’aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne… J’aurais beau… [avoir] toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’’amour, je ne suis rien. » (1 Corinthiens 13, 1- 2)

On peut relever trois caractéristiques centrales des évangiles. Premièrement, le message de Jésus se présente comme une invitation. Jamais l’adhésion n’est forcée ou imposée en quelque façon. Les disciples du Christ ne sont pas des conscrits. Ensuite, le message est essentiellement spirituel, à l’encontre même des aspirations politiques et temporelles des disciples. Jésus leur répète à satiété que son royaume n’est pas de ce monde, bien qu’il se situe dans ce monde. Il précise qu’il n’est pas venu rétablir le royaume d’Israël et délivrer les siens de la tutelle romaine : « À César, rendez ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu. » (Marc, 12, 17 ; cf. Luc 20, 25)

Enfin le message est essentiellement non violent. Jésus recommande de tendre l’autre joue (Matthieu 5, 39), de se réconcilier avec son frère (Matthieu 5, 24). Il écarte le recours à la violence au moment même où il est arrêté : « Tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée » (Matthieu 26, 52). Sans doute, certains passages des évangiles sont apparentés à la violence, comme la réaction de Jésus devant les exploiteurs du temple à des fins mercantiles et aussi le scandale des petits : « Celui qui entraînera la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on l’engloutisse en pleine mer. » (Matthieu 18, 6). Mais il s’agit de cas tout à fait particuliers. N’y a-t-il pas là tout de même un sujet de méditation ? L’exploitation commerciale de la religion et le scandale des petits sont condamnés plus fortement que l’adultère !

Si donc le respect des libertés personnelles, la séparation de la politique et de la religion et la non violence sont des valeurs évangéliques primordiales, s’il est établi que la compassion et l’amour constituent le message central, l’essentiel de l’exigence religieuse, il faut donc, en toute honnêteté et rigueur, interpréter tous les autres éléments de la doctrine à la lumière de cette règle d’or. Les contradictions devront être appréhendées comme des aberrations, des déviations qui n’appartiennent pas comme telles au message. Tout ce qui apparaît comme contradictoire par rapport au message central devra être revu, analysé, interprété, compris dans cet éclairage.

Ainsi, l’Église a autorisé à l’occasion l’usage de la violence dans les situations de légitime défense. La théorie dite de la « guerre juste », développée par des théologiens chrétiens du Moyen Âge, est fondée sur la règle suivante : les avantages obtenus par le recours aux armes doivent être assez bénéfiques pour l’emporter sur les effets néfastes de la guerre.

De par sa nature même, le message central ne saurait donc donner lieu à la violence.

LES FACTEURS DE GUERRE

Les véritables facteurs de guerre doivent être cherchés ailleurs. On peut citer, entre autres, l’aliénation, l’humiliation, la conscience historique et l’attachement au territoire. On peut expliquer comment chacun de ces facteurs vécus comme des blessures profondes, dans un contexte de frustration et de désespoir, peut pousser des personnes à recourir à la violence. On comprend aussi comment il peut être satisfaisant et réconfortant d’envelopper ce recours d’une motivation religieuse. Tout se passe comme si la violence et la guerre étaient à ce point insupportables à la plupart des êtres humains qu’il faille les légitimer au moyen de motifs nobles et élevés. Il n’est pas étonnant que la solidarité humaine, le patriotisme et la religion apparaissent comme les justifications les plus fréquentes. Elles agissent sur l’ardeur du combattant à la manière d’une drogue, étouffant la peur et faisant oublier l’horreur de la guerre.

Toutes les religions ont été sujettes à ces terribles déviations. Pensons seulement au recours fréquent à Yahvé dans la Bible pour justifier des conquêtes, à l’orgueil et à l’ambition des chefs religieux (qui les conduit d’ailleurs à leur perte), à la tendance congénitale du peuple à adorer des idoles, à chosifier en quelque sorte l’élan religieux, à le ramener sur terre, à portée de la main, à le mettre au service d’intérêts et d’ambitions de toutes sortes. Ainsi les premiers disciples ont tendance à voir en Jésus un thaumaturge, un chef politique. Plus tard dans l’Église, à compter du moment de la conversion de Constantin au christianisme, la religion est mise au service du pouvoir et des chefs de l’Église eux-mêmes se laissent emporter par une soif frénétique du pouvoir, par l’ambition de construire un royaume terrestre.

On peut aussi citer le phénomène du fondamentalisme qui tend à transformer le sentiment religieux en intolérance et en fanatisme. Ce mouvement, qui s’est développé tout particulièrement aux États-Unis, ne peut être compris vraiment comme un retour à la tradition mais bien plutôt comme une utilisation anachronique de la tradition pour réagir à la modernité, à ce qu’on a dénommé le « désenchantement du monde ». Les fondamentalistes se proposaient de mettre un frein à l’érosion des croyances religieuses en privilégiant des citations bibliques le plus souvent interprétées littéralement.

Il est bien symptomatique que l’ennemi numéro un du fondamentalisme naissant ait été la théorie de l’évolution telle que présentée par Darwin. Tandis qu’on peut comprendre la tradition comme l’évolution d’un message, l’adaptation de ce message à travers les âges, les fondamentalistes ont voulu pétrifier la tradition, l’arracher à la temporalité pour la transformer en une sorte de monument immuable. Ainsi la Bible qui, comme tout texte ancien et même contemporain, doit être lue et comprise par l’intermédiaire d’une herméneutique, de la critique interne et externe, selon un contexte historique et spatial, a été considérée comme parlant d’elle-même, comme un message direct de Dieu aux hommes. Que cette Parole ait été qualifiée dans la tradition chrétienne de « vivante », donc difficile à saisir dans l’instant et susceptible de diverses interprétations, a échappé tout à fait aux fondamentalistes.

Ces chrétiens, qui se voulaient fidèles à l’orthodoxie, ont soutenu sans vergogne la théorie de la création directe de l’être humain par Dieu, en se servant de la Bible comme si elle était un ouvrage scientifique. En dépit de toutes les données empiriques qui s’accumulaient pour appuyer la théorie de l’évolution, ils sont demeurés « créationnistes » jusqu’au bout et plusieurs le sont encore aujourd’hui.

Les groupes fondamentalistes ont acquis une nouvelle légitimation et une grande popularité dans un contexte d’inquiétude sociale grandissante. Alors que se développait une pensée chrétienne progressiste qui défendait la laïcité de la société comme étant un terreau propice à un message spirituel fondé sur la solidarité sociale et le respect des personnes dans un cadre pluraliste, la droite religieuse au contraire a voulu faire renaître une vieille tradition américaine d’invocation de la divinité et de la valorisation de la pratique religieuse dans le discours public. Des prédicateurs ont utilisé à temps et à contretemps la télévision pour entreprendre une véritable propagande d’une interprétation littérale et conservatrice de la Bible. Ces « télévangélistes » sont devenus de véritables agitateurs politiques animés d’une ferveur agressive souvent au service du pouvoir et de grandes fortunes.

Malise Ruthven les caractérise paradoxalement comme des « matérialistes », comme des gens qui veulent ramener la religion dans le monde, la mettre au service d’une construction politique, en conférant au message spirituel de la Bible une valeur proprement utilitariste. Le fondamentalisme oblitère la distinction entre le mythos et le logos, entre le langage symbolique et le langage rationnel . La religion apparaît alors dépouillée de son mystère. Elle se met volontiers au service d’ambitions politiques, comme cela a été si souvent le cas dans l’histoire de l’humanité, des temps anciens à aujourd’hui en passant par les combats soi-disant religieux de la fin de la Renaissance et le début de la modernité.

CONCLUSION

Il ne faut pas s’étonner outre mesure de cette déformation du message religieux. Ce message invite les humains à un idéal proprement utopique, difficile à atteindre. Il est donc normal qu’il soit mal compris et constamment récupéré, mis au profit de causes politiques pour satisfaire des intérêts égoïstes. Surtout au moment où ces causes se font destructrices, elles cherchent à se légitimer en s’enveloppant du manteau de la religion. Cela est assez terrible et proprement scandaleux. Il peut arriver cependant que la religion, loin d’accentuer le mal, en vienne à le réduire ou du moins à le signaler comme tel. À cet égard, les grandes justifications laïques de la violence, dans des sociétés qui se sont donné comme programme d’éliminer toutes les religions, ont produit des résultats d’une ampleur catastrophique inégalée. Les malheurs engendrés par les Croisades et les guerres de religion sont considérables mais apparaissent minimes en comparaison des horreurs produites par deux grandes idéologies laïques du 20 siècle, le communisme stalinien et le fascisme hitlérien.

Il est seulement regrettable qu’on en soit venu à identifier presque machinalement l’invocation de la religion et le recours à la violence, tant est grande la place occupée par les fondamentalismes.

2. Malise Ruthven, Fundamentalism, Oxford/New York, Oxford University Press, 2004, p. 84-85.

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