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Absence

Imprimer Par Denis Gagnon

Il fallait en manquer pour découvrir que nous y tenions. Nous avons beau pester contre elle, année après année. Nous ne pouvons nous en passer comme l’alcoolique a besoin de son gin.

Cette année, la neige des québécois n’est pas au rendez-vous. C’est la faute au réchauffement climatique, paraît-il. Nous avons célébré un Noël africain : la pelouse verte, les chemises à manches courtes, de la neige artificielle sur l’étable du petit Jésus. Pas un flocon de H2O. «Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver!», chantait Gilles Vigneault. Eh bien, nous n’avons plus de pays!

Tout le monde réclame au moins un centimètre ou deux, un drap, une dentelle pour recouvrir la plaine découverte et les monts dénudés. L’hiver ne peut pas passer «les fesses à l’air», ce serait trop indécent!
On ne retrouve pas seulement les skieurs et les patineurs parmi ceux qui lancent un appel de détresse.
Les enfants s’ennuient dans ce mois de novembre émigré en janvier. Les poètes ont l’inspiration déconfite en rêvant à leur muse «muette et blanche, sur nos grands bois» (Albert Lozeau). Les vieux mononcles virent nostalgiques des hivers d’antan qui bloquaient les routes et nous gardaient bien au chaud dans les chaumières d’autrefois.

Il fallait en manquer… Elle nous a eu, la gueuse! Elle en avait assez de nous entendre déblatérer contre Jacques Cartier qui aurait pu découvrir le Canada en Floride plutôt que sur les hauteurs du Cap-Diamants.
Elle a tout simplement suivi la recette des amoureux.
«Disparaissons, s’est-elle dit, ils vont voir qu’ils ne peuvent pas se passer de moi!» Elle a gagné :
«Quand tu n’es pas là, tous les oiseaux du monde s’arrêtent de chanter…» (Bécaud, si je ne me trompe)

L’absence permet de mesurer l’importance de la présence. L’absence crée un vide. L’espace n’est pas comblé. En amour, le cœur s’alanguit. Que de gens n’ont été appréciés qu’après leur mort. Les souvenirs qu’on en garde sont teintés de regret : «J’aurais donc dû… je ne pensais pas être aussi attaché… je ne la croyais pas aussi importante pour moi…»

Nous vivons autant de nos absences que de nos présences. En fait, nous recréons la présence d’une façon ou d’une autre. «Car il n’est point d’absence hors de la maison ou de l’amour si tu fais les pas du cérémonial de l’amour ou de la maison. Ton absence ne te sépare point mais te lie, ne te retranche point mais te confond.» (Antoine de St-Exupéry, Citadelle, Paris, Gallimard, 1948, p. 612) Nous transportons avec nous nos absents. Nous nous éveillons à leur présence par la pensée, par le geste qui leur était familier, par les objets dont nous nous entourons. Bref, nous faisons appel à des rites.

Il y a quelque chose de cela dans nos rapports avec Dieu. Nous composons avec l’invisible. Nous «gérons» l’absence de Dieu dans des rites, dans des cérémoniaux. La liturgie nous permet de rendre présent Dieu absent. Nous comblons la distance, nous recréons la présence. Plutôt, ne faudrait-il pas dire que nous sommes les véritables absents et que Dieu passe par nos rituels pour nous rendre présents à lui?

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