Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

Dimanche des Rameaux. Année B.

Imprimer Par Jacques Sylvestre

Victoire annoncée

La Passion de Jésus Christ selon saint Marc (14 + 15)

Commentaire :
Pourquoi chaque année rappeler ces souvenirs ? Nostalgie du passé ou actualisation des événements ? Quel sens peut avoir ce récit deux fois millénaire pour notre temps ? Paul écrivait : « Le langage de la croix est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu… C’est par la folie du message qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants… » (1 Co. 1 : 18 +) Si nous célébrons comme une victoire ces événements qui ont marqué le triomphe de Jésus sur la mort, réalité incomprise du temps de saint Paul, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens » (1 Co. 1 : 23), c’est que les évangélistes en ont raconté les péripéties comme événement de notre libération, étoffe de notre Credo : « Il est mort pour nos péchés. »

Mais comment actualiser la Passion ? Il importe de ne pas séparer les récits de la Passion de leur contexte historique dont ils sont la conséquence. La prophétie d’Isaïe, 4e Chant du Serviteur de Yahvé (52-53), identifie justement cette mort à un moment d’universalité : « … c’était nos péchés qu’il portait…» Comme d’aucun disent, « Jésus n’est pas l’auteur, mais le lieu du drame.» Il ne s’agit point de glorifier la souffrance et la mort en soi, mais l’humiliation de Jésus, source de son exaltation comme le proclame l’apôtre Paul : « Il ne retint pas le rang qui l’égalait à Dieu. Il s’anéantit prenant condition d’esclave et devenant semblable aux hommes…» (Ph.2 : 6-11). Jésus devient notre libérateur parce que sa Passion résulte de ses paroles et de ses propres comportements libérateurs. « Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même. » Sa mort est l’aboutissement de son chemin de liberté, une action en accord avec la volonté libératrice de Dieu.

La lecture de ce récit ne sera chrétienne que si elle est tout illuminée de la clarté de Pâque, victoire sur la mort et nos morts, la libération. C’est ainsi que ce récit des Rameaux peut trouver une signification universelle et actuelle, et ne plus se limiter à une quelconque évocation et célébration d’un passé imprégné de nostalgie ou de traditions spirituelles.

Au XIVe et XVe siècle, la sensibilité doloriste face à la Passion suscita une dévotion à la croix et à la souffrance de Jésus dont s’imprégnèrent tant de saints et de saints. La compassion à Marie mère des douleurs accapara une grande partie du marché des dévotions. La « Pieta » de Michel Ange aurait-elle connu pareil succès artistique en dehors de ce temps ? La croix symbolisait notre destin bien davantage que la résurrection : « C’étaient nos souffrances qu’il supportait, nos douleurs dont il était accablé. Et nous autres, nous l’estimions châtié. Il a été transpercé à cause de nos péchés, écrasé à cause de nos crimes. » (Is.53 : 4-5)

Au XIXe siècle, le récit de la Passion est devenu expression de l’obéissance, la résignation prit alors le pas sur la souffrance. Au péché, révolte contre Dieu, s’est substituée l’obéissance au Père dans la lumière de Jésus. C’était bien mal comprendre l’obéissance de Jésus tout faite de fidélité à proclamer, envers et contre tout, le Règne de Dieu. Le spectre de la résignation éclipse l’enthousiasme apporté à cette cause. Il suffit d’écouter Jésus parler de « Son Heure ».

Quant au XXe siècle, il a ouvert une porte à la méditation sur les faiblesses de Dieu en ce monde. Dieu nous abandonne, le Dieu sur lequel nous devions compter. Dieu semble absent de ce monde, « Dieu est mort ». Quel sens alors donner à sa Passion ? Dieu s’est-il laissé cloué au bois de la croix pour laisser tout le champ libre à l’homme, à l’humanité ? La mort de Dieu a-t-elle eu lieu en vue de la résurrection de l’homme ? « A la nouvelle que le vieux dieu est mort, écrivait Nietzsche, nous nous sentons touchés comme par les rayons d’une nouvelle aurore…nos vaisseaux sont libres de reprendre leur course, voici permise toute audace de connaissance…» (« Le gai savoir »)

Jésus révolutionne sans doute, mais conteste davantage l’ « ordre mondial » établi depuis des siècles. Sa Parole de liberté résonne tous jours en tous temps et en tous lieux. Elle tente de secouer toutes ces traditions qui, par les audaces et l’infidélité palestinienne de Jésus, ont causé sa mort, mais non moins semé les germes de sa résurrection. C’est le bouleversement de notre histoire, le fondement de notre espérance dont le récit de ce dimanche sonne la volée comme les carillons de Pâques.

… SELON MARC

Témoin de cette libération, le récit de l’évangéliste Marc est sobre et plein de petits anecdotes qui lui donnent vie : le jeune homme qui s’enfuit (14 :51+), les noms des fils de Simon de Cyrène (15 :21)… On peut facilement retrouver ici la prédication de Pierre, témoin oculaire de l’événement. La Passion selon Marc est un trésor pour l’Église parce que c’est en Église primitive qu’elle a été méditée et présentée. On croirait entendre l’auteur lui-même catéchisant ses ouailles, sans crainte de les heurter, au contraire. Marc raconte les faits dans leur réalité crue : Jésus abandonné de tous, et traité le plus inhumainement possible. Le « Roi des Juifs » est mis en compétition avec Barrabas et la lie du peuple. Pour le Jésus de Marc, au paroxysme de l’épreuve se compare la perfection du don. L’exécration dont il est l’objet ouvre la porte à la pleine révélation du Fils de Dieu par le centurion. La croix est scandaleuse mais elle révèle par-dessus tout la folie de l’amour de Jésus dont Marc a constamment voulu nous faire le vivant portrait tout au long de son évangile. Ce mystère de la Passion selon Marc ne peut manquer de nous impressionner. L’acte de foi clôt cette célébration de la liberté (15 :39) Des ténèbres jaillit la pleine lumière.

« Ô mort, où est ta victoire ! »

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