École de la prière,

Responsable de la chronique : Christine Husson, l.o.p.
École de la prière

Prière en difficulté(s)

Imprimer Par Maxime Allard

La prière en difficulté(s). Cela peut s’entendre diversement. La prière serait en difficulté. Elle aurait besoin d’être assistée, soutenue car on l’aurait abandonnée et d’elle-même elle ne pourrait plus ce qu’elle opérait auparavant. Elle aurait besoin de notre aide. Elle appellerait à l’aide. Elle demande que nous l’assistions, comme on assiste une personne en danger. Nous aurions alors peut-être à nous y engager, malgré les risques et toutes les difficultés. Moins un « devoir » à tenir parce qu’il serait formulé par une « autorité ». Plus une responsabilité envers une communauté affaiblie. Mais pour cela, encore faudrait-il déjà avoir aimé la prière, l’avoir côtoyée, comme une amie, une aimée… De même pour la communauté ecclésiale nous appelant à l’aide !

Prier, alors ? Pas facile à faire, encore moins à réfléchir. Pas nécessairement plus aisé à faire seul qu’avec d’autres. La prière n’est pas aidée, non plus, par les exigences de la « liturgie des Heures », telles qu’elles sont imprimées dans Prière du temps présent. On pressent l’accumulation rapide de difficultés. Les questions ne manquent pas de fuser, voire de précéder un quelconque engagement à prier, une expérience de prière communautaire ou solitaire, avec une méthode autre ou avec la « liturgie des Heures ». Allant parfois jusqu’à différer la pratique de cette prière si difficile à approcher, à appréhender.

Et il ne faut pas croire que le temps résout, dénoue les difficultés. Ce serait, peut-être, plutôt le contraire : plus on prie, plus les questions surgiraient, retorses, irritantes, décourageantes. Même la personne la mieux initiée aux modes et arcanes de la liturgie des Heures et de ses livres, même celle qui s’engage dans la prière du coeur, spontanée, charismatique, accompagnée, soutenue, même elle en vient à frapper des murs, à envisager de déserter la prière qui lui semblera sèche, ne correspondant pas à ses désirs, besoins, envies ou, pire, donnera l’impression d’assécher…

D’ailleurs, même si prier était aisé, agréable, désiré, tant comme pratique solitaire que comme activité communautaires, « kossé ça donn’ ? » On aura beau vanter les mérites de la gratuité, cela ne fera pas nécessairement taire la petite voix frustrée qui murmure : « Ça change quoi ? Est-ce efficace ? Pis après ?… » Sans compter qu’il reste encore à voir quoi demander dans la prière, pourquoi demander ? Et là encore, les réponses, offres d’aide, sont multiples. Et elles vont dans tous les sens. De quoi désorienter encore plus…

EN AMONT ET EN AVAL
Quelles attentes et désirs incitent à dire qu’on veut prier ou à s’engager dans une prière ecclésiale? Mieux encore : quels désirs me poussent à prier, nous font choisir la prière des « Heures », pourraient nous la faire élire ou nous aider à la rendre désirable à d’autres ? Entrer ainsi dans le questionnement suppose que la prière est à envisager comme une pratique surgie de et portée par un désir, orientée vers un but. Le travail de « purification » de ce désir et de ce but peut avoir lieu dans et par la prière elle-même. Mais il la déborde. Car il a trait à l’image qu’on se fait de Dieu, à nos représentations de son rapport à nous, du salut qu’il nous offre en son Fils.

AU CŒUR DE LA PRIÈRE
Mais il n’y a pas que les abords de la prière. Il y a la prière, l’activité de prier elle-même. Ainsi, si celle-ci est avant tout conçue comme « dialogue » où je me présente à Dieu pour lui dire mes joies et mes peines, mes attentes et pour entendre les « réponses » de Dieu, les difficultés risquent de surgir. On se retrouvera rapidement à formuler les questions et à chercher des réponses dans les divers éléments proposés par la liturgie de l’Église. On risque la déception ou l’ensorcellement dans le registre de la pensée magique ! Une voie pour déjouer ce piège : pratiquer la liturgie des Heures comme offrande dirigée vers Dieu et non comme conversation. Une offrande où des « mots » de Dieu auxquels fait écho l’Église simplement pour lancer vers Dieu des mots portés par nos lèvres et nos coeurs. Voir cet acte d’offrande, pour lequel l’Église offre un guide, comme l’occasion, la préparation éventuelle, l’écrin pour un temps plus personnel de prière. Autant d’occasions de faire des choix, de nous engager dans l’acte même de notre prière. En ce sens, la prière offerte par Prière du Temps Présent est alors moins dialogue familier que site de l’étrange, du dépaysement. Dieu y est étranger à nos besoins et désirs du moment pour nous familiariser, au fil des jours et des saisons, avec les besoins fondamentaux de ses enfants d’hier, besoins, élans et appels qui sont aussi nôtres lorsqu’on y réfléchit un peu.

L’histoire serait ici un guide intéressant, si nous avions le temps d’y séjourner : nous verrions la liturgie des Heures contaminée, débalancée ou ré-équilibrée au cours des derniers siècles par des techniques d’oraison. Or les attentes que cela crée sont nécessairement au désavantage de la liturgie des Heures. Sans trop le savoir, on fait parfois une salade niçoise : un peu d’oraison, de « dialogue » avec Dieu, de présence gratuite, de conscience d’une grâce à l’oeuvre, un peu de la « prière d’Église », etc. Le tout assaisonné et porté par le cadre formel que serait la liturgie des Heures. Cela ne peut marcher. C’est comme tenter de mélanger de l’eau et de l’huile ! Il ne s’agit pas de juger de la pertinence de l’un ou l’autre « ingrédient » ou de les hiérarchiser. Seulement, dire franchement que ce qu’on attend de l’un ne peut être produit par l’autre ! Être au clair avec ce que l’on cherche.

Puis il y a l’inévitable question de l’efficacité de la prière versus sa gratuité. Rien de mieux pour accumuler les paradoxes et les frustrations. En voici quelques-uns : la prière n’est pas « efficace » et ne peut l’être car la demande adressée à Dieu dépend de Dieu pour sa réalisation. Par contre, la prière est efficace autrement que ce à quoi on s’attend : elle nous fait nous tourner vers Dieu, nous retrouver devant Dieu. Par ailleurs, cela n’est pas automatique : on peut se retrouver face à soi-même, à son désir de prier, aux arcanes de son propre labyrinthe de désirs, on peut s’y fuir ou s’y perdre en disant se placer devant et auprès de Dieu.

Certains diront : « La prière doit être gratuite, devant et pour Dieu ! » Mais est-ce possible, souhaitable même ? Il y a de la perversion dans l’air… En tous les cas, une drôle d’image de ce qu’implique la prière. Pourquoi ne pas s’engager dans la prière des Heures comme dans une entreprise de découverte de ce qui se love au creux de nos attentes d’efficacité, de nos images de la gratuité (la nôtre et celle de Dieu) ? Et si on tient à penser l’efficacité et la gratuité comme irrémédiablement en tension, pourquoi ne pas en faire une tension productive… d’attention à ce qui pourrait nous surprendre en provenance de Dieu ou de nous-mêmes ?

Enfin, il y a le désir de comprendre. On déclare la prière difficile parce qu’elle a recours à des textes extraits de cultures « exotiques », étrangères à la nôtre. Je n’aborde pas ici les présupposés de l’énoncé de cette difficulté, je cherche à entendre ce qui l’habite et lui donne sa tonalité dramatique : reconnaissance douloureuse de l’écart dans ce qui devrait nous être familier, aveu du désir de s’inscrire dans le présent, déclaration d’un certain rapport au langage et à la connaissance, énoncé de conditions d’engagement dans une parole, etc.

Et si, avec la liturgie des Heures, entre autres, il s’agissait moins de dire et de comprendre que de réciter ? Si, en Église, il y allait toujours de « citer », de citer à nouveau ? Comme si psaumes et hymnes avaient toujours été un peu étrangers, autant d’appels à la confiance en Dieu en passant par la confiance que ces versets et strophes seraient déjà portés par la confiance en Dieu que d’autres auraient eue, par la confiance que Dieu aurait envers nous… Manière d’apprendre à attendre et à sortir du mode « tout comprendre ici maintenant ». Appel à l’espérance…

ENTRER DANS UNE AUTRE VERSION
Pour conclure, tout reprendre par un autre bout, avec une autre perspective sur la prière qui a lieu à l’occasion de la liturgie des Heures comme organisation du temps de prière. La prière ne compte pas ! Elle n’est ni le coeur de la vie de foi, ni son sommet, ni sa source. Ce qui compte : s’offrir à Dieu, s’avancer vers Dieu. La prière a pour rôle d’y « exciter ».

Alors, d’une part, ne pas chercher à être le sujet de la prière ni son objet. En ce sens, qu’il soit impossible de dire « je prie » ou « je prie pour moi ». Accepter de se glisser dans un « sujet » plus large, englobant. Accepter d’être dépassé par l’acte de prier, investi : croire que l’Esprit est déjà toujours priant en nous ; croire aussi que c’est le Christ qui prie, le « Christ total », à la fois la Tête et le Corps qu’est l’Église. Dans ce cas, j’apprendrai à dire « je » et à le dire avec et pour d’autres, devant Dieu, dans l’acte même de prier avec des textes reçus d’autres.

D’autre part, traiter la prière, quelle que soit sa forme, comme un travail sur soi. Elle serait une pratique attirante, « excitante », pour faire la lumière sur ce que je désire, sur le partage de mon désir, de mes soucis, sur son éparpillement et son extension vers Dieu et les autres qui m’entourent. La prière en tant qu’acte éthique, comme lieu et temps d’engagement délibéré dans la vie, à partir de ce que d’autres ont déjà osé dire devant Dieu de leurs joies et de leurs misères.

Prière en difficulté(s) ? En effet. Autant au début qu’à la fin de la réflexion. Autant lorsqu’on y entre que lorsqu’on y aura été engagé pendant des années. Pratique difficile que la prière, que la durée dans la structure et les rythmes de la liturgie des Heures. Mais pourquoi rêver de facilité ? Et si, en la matière, la facilité était le pire danger, le plus grand péril ?

Maxime Allard, o.p.

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