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Un Messie absent

Imprimer Par Denis Gagnon, o.p.

Que dira-t-on de notre époque dans un siècle? Qu’aura-t-on retenu de ce que nous sommes en train de vivre? De quelles caractéristiques nous épinglera-t-on? Répondre présentement à de telles questions n’est pas facile. Il nous manque la distance que nos descendants pourront avoir. Nous ne pouvons aborder les choses avec une objectivité suffisamment dégagée. Nos émotions et nos intérêts personnels colorent le regard que nous portons sur la réalité. Parfois, l’idéal qui nous habite nous fait prendre nos rêves pour du déjà là. Nous manquons de ce précieux temps qu’il faut pour décanter les choses et les événements.

Osons cependant avancer que ceux et celles qui nous suivront auront remarqué chez nous un besoin de liberté, un besoin de briser les chaînes de nos contraintes. Nous cherchons à nous affranchir de notre ignorance. Nous voulons briser les tabous que nous traînons depuis de nombreux siècles. Nous cherchons à tourner le dos aux mythes que nous entretenons depuis trop longtemps. Nous combattons le injustices qui blessent tant de nos contemporains. Nous nous méfions des puissances qui imposent le carcans de leurs idéologies. Plus qu’à toute autre époque, nos contemporains prennent leurs distances par rapport à tout ce qui veut les encadrer. Nous avons une peur bleue des ghettos. On fuit les idéologies malgré que cette fuite soit elle-même une idéologie.

C’est dans un tel contexte, mus par une telle mentalité, que notre temps s’affranchit des religions. On ne veut personne au-dessus de soi. Et surtout pas de divinité au pouvoir tout-puissant. On veut abolir toute dictature surnaturelle comme naturelle. Chacun serait maître de sa vie, complètement indépendant, dans l’anarchie diffuse que procure tous les droits individuels.

Et pourtant, la liberté que nous revendiquons ne vient pas à bout de tous nos réflexes naturels: nous nous surprenons à chercher de nouveaux maîtres. Nous sommes en quête de messies malgré notre désir d’affranchissement. Les uns se tournent vers les sciences et demandent la solution à tous les problèmes, y compris l’abolition de la mort. Les autres ont choisi de suivre les héros de la violence et du terrorisme. D’autres voient, dans certains leaders politiques ou dans certaines puissances mondiales, l’incarnation du protecteur de la bonne humanité. On cherche des policiers pour mettre de l’ordre sur la planète. On espère des chefs charismatiques, des entraîneurs, des motivateurs. On veut le bonheur et, pour cela, certains sont prêts à se jeter dans les bras du premier gourou qui en fait la promesse.

Personnellement, je préfère l’attitude du christianisme. Les chrétiens ont reconnu en Jésus de Nazareth un messie, l’envoyé de Dieu. Ils croient qu’il sauve le monde et, par conséquent, chacun d’entre nous. Mais le Christ n’est pas resté parmi nous après sa résurrection. Il est absent. Il est parti en promettant de revenir.

Mais le Christ n’apparaîtra qu’au terme de l’histoire. D’ici là, il nous revient de nous prendre en main nous-mêmes. Nous avons un monde à comprendre. Nous devons le réaliser à mesure que nous en saisissons le sens. Nous avons à construire notre histoire par nous-mêmes.

L’expérience de Dieu ne nous décharge pas de nos responsabilités. Au contraire, elle nous relance constamment. Elle nous renvoie sans cesse aux chantiers de l’humanisation de la planète. Loin d’être une fuite, l’Évangile nous tourne vers nous et veut nous convaincre de nous prendre en main. Il nous rappelle que le présent et l’avenir nous appartiennent.

Cet engagement dans le concret de l’actualité ne signifie pas que nous abandonnions tout espoir, toute attente du messie. Pouvons-nous vivre sans la tension du désir, sans le dynamisme de l’espérance? Héraclite disait: «Si l’on n’espère pas, on ne rencontrera jamais l’inespéré». Nous espérons et c’est cette espérance qui nous garde bien ancrés dans la mise en oeuvre de ce monde. Ce que nous réalisons, nous voulons qu’il reflète ce que nous attendons. Ce que nous construisons, nous voulons qu’il traduise déjà ce que nous rêvons. Notre présent porte le passé d’où il vient. Il incarne aussi l’avenir vers lequel il se dirige.

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