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Le corps condamné

Imprimer Par Denis Gagnon, o.p.

Le cinéaste Mel Gibson vient de créer un film où il présente sa perception de la passion du Christ. Les coups sont durs. Le sang coule à flot. Les blessures couvrent le corps entier de son Jésus. Torture et torture jusqu’à se demander s’il n’y prend pas plaisir.

Pendant ce temps, les journaux rapportent que des jeunes se réunissent pour se massacrer mutuellement et volontairement. Ils appellent Jackasse leur spectacle de souffrance extrême. On se fracasse des ampoules électriques sur la tête. On se flagelle. On se coupe la peau avec des lames de rasoir. On reçoit des coups de pied dans les testicules. Les blessures deviennent des trophées convoités.

Des images, en provenance de l’Irak, nous font voir des enfants et des adolescents traîner des corps calcinés de soldats américains. Étêtés, démembrés, les cadavres sont frappés, puis pendus, déchiquetés avec rage.

Que se passe-t-il donc? Il n’y a pas si longtemps, au cours des années 60, le corps était honoré par le Flower Power. On le baisait à qui mieux mieux. On l’exposait à l’adoration. On le plaçait au sommet de la liberté. Aujourd’hui, à peine quarante ans plus tard, le corps est bafoué, mutilé. La soif de sensations fortes se mêle à la haine. Derrière les gestes se cachent des motivations et des sentiments que nous parvenons difficilement à définir.

Que se passe-t-il donc? Cherche-t-on à s’autodétruire? Ou à se punir? Et de quoi? La vie serait-elle devenue à ce point ennuyante, dépourvue de dynamisme, qu’il faille s’offrir des palpitations excessives? Manquons-nous de peurs? Pourquoi tant d’émotions portées à l’extrême?

Dix ans après le génocide du Rwanda, aurions-nous oublié que la barbarie dort au fond des coeurs humains? Elle dort paisiblement, sans ronfler pour ne pas attirer l’attention. Et, quand elle est certaine qu’on ne la remarque plus, elle surgit, surprenante et désarmante. Nous nous rendons compte alors que nous n’avons pas réussi à dompter ce fauve. Quand il a soif de sensations fortes ou de violence, il tasse facilement la noblesse. Il étouffe sans vergogne le respect de l’autre et l’estime de soi.

Les évangiles ont placé au sommet de leur récit un corps condamné. Le livre d’Isaïe propose un serviteur «si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme, il n’avait plus l’aspect d’un fils d’Adam. […] Il n’était ni beau ni brillant pour attirer nos regards, son extérieur n’avait rien pour nous plaire. Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne.» (52, 14. 53, 2-3)

On a protesté en accusant certains courants spirituels de dolorisme. On a perçu dans certaines prières un goût pour la souffrance morbide. On a dénoncé une prédication qu’on disait encourager l’humiliation, la dépréciation de soi, le complexe d’infériorité. On a peut-être versé de ce côté, il est vrai. On a surtout déformé le message qui se dégageait des poèmes du serviteur souffrant comme de la passion et de la mort du Christ. En donnant sa vie jusque dans la condamnation et la mort, Jésus ne dit-il pas: la haine n’est jamais un acte d’humanisation, ni la haine des autres ni la haine de soi? Un philosophe ancien avait raison: «L’homme est un loup pour l’homme»! Pour que ce loup devienne aussi doux que l’agneau, nous ne devons pas cesser de passer du corps condamné au coeur aimé. Et découvrir, dans cet incessant passage, le visage fraternel de Dieu gravé en tout être humain.

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